La Grande Illusion de Jean Renoir (revue de presse 1937)


Après cette tragédie qui a endeuillé Paris et bon nombre d’entre nous le 13 novembre 2015 (cf notre page hommage), il n’est pas évident de repartir comme si rien ne s’était passé.

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C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de relancer ce blog avec ce grand film de Jean Renoir, sans doute l’un des plus forts de sa carrière : La Grande Illusion et son hymne à la Fraternité, à l’Amitié et à la Tolérance, ces valeurs dont nous avons plus que tout besoin en nos temps troubles.

Voici donc une série d’articles paru en 1937 au moment de la sortie de la sortie de La Grande Illusion de Jean Renoir dans Ce Soir (Pierre Bonnel et Jean Renoir), L’Intransigeant (René Lehmann), Le Populaire (Charles Jouet), Le Temps (Emile Vuillermoz), L’Humanité (Louis Cheronnet),  Le Figaro (Jean Laury et Francis Carco)Ciné-France (Lucie Derain et Emile Moussat) et bien sur Pour Vous (Lucien Wahl).

Ce Soir du 10 juin 1937

Ce Soir du 10 juin 1937

Critique de La Grande Illusion

paru dans Ce Soir du 12 juin 1937

Ce Soir du 12 juin 1937

Ce Soir du 12 juin 1937

Un grand film.

Une œuvre qui fait, enfin entendre, sur la guerre, un accent humain et vrai, sans exaltation frelatée et sans haine.

Dans un camp de prisonniers, en Allemagne, un groupe d’officiers français : c’est la vie quotidienne, la vie réelle de ces hommes que Renoir a voulu nous restituer: la misère et l’espoir, la camaraderie, la longue attente, les révoltes, la hantise sexuelle, les instants de gaieté et d’oubli, le rêve sans cesse recommencé d’évasion. Chaque personnage, peu à peu, se dessine; les gestes, les tics, les mots nous révèlent ses origines, sa classe, son humeur, sa passion. Il y a là un officier de carrière, de Boeldieu, qui reste hautain et distant dans la commune misère; un acteur de province à la gaieté facile, un ingénieur, un juif de famille fabuleusement riche, Rosenthal; un Parisien gouailleur, Maréchal.

Sans relâche, la nuit, ils creusent le passage souterrain qui doit leur permettre de fuir ; ils l’ont presque terminé lorsqu’ils sont brusquement transférés dans un autre camp, une haute forteresse, où l’évasion est presque impossible. L’officier qui commande la place, von Raufenstein, se prend pour de Boeldieu d’une espèce d’amitié ; plus fort que la guerre, l’instinct de classe rapproche ces deux aristocrates. Cependant, les Français n’abandonnent pas leur projet. Un jour, grâce au dévouement et à l’ingéniosité de de Boeldieu, Rosenthal et Maréchal s’évadent,

Cette première partie, riche de notations justes, constitue une peinture franche et vigoureuse, et la clairvoyance de Jean Renoir sait éviter même les pièges les plus redoutables. C’est à peine si l’on souhaiterait, parfois, plus de densité: nous aurions aimé que, dès le début, le sujet se dessinât avec plus de netteté, que chaque scène apparût plus nécessaire. Mais nous retrouvons, bien souvent, l’allure même de la vie, grâce à un réalisme minutieux et fort, qui ne recule devant aucun mot, grâce à l’esprit de Renoir, à sa fantaisie, à sa verve malicieuse.

La seconde partie du film est une réussite, plus incontestable, plus totale.

Les deux fugitifs avancent lentement, la nuit, sur les routes d’hiver. Bientôt Rosenthal, blessé au pied, boite et traîne derrière son camarade; les provisions commencent à s’épuiser; il y a des querelles, et les deux hommes en viennent presque à se haïr. Un jour, après une dispute plus violente, ils se séparent dans la colère. Rosenthal, adossé a un rocher, hurle une chanson puérile, avec de grands gestes fous. Maréchal s’éloigne à pas lents, en fredonnant le refrain. Ces quelques instants sont inoubliables. Le cinéma nous avait rarement donné image plus saisissante et plus atroce du désespoir. Cependant, Maréchal n’abandonnera pas son camarade.

Il se ravise et revient sur ses pas pour le reprendre. Au soir, harassés, ils parviennent à une maison isolée, dans la montagne ; tout près, une cabane semble inhabitée. Ils décident de s’y abriter toute la nuit. Mais on vient; on tente d’ouvrir la porte. Maréchal s’arme, prêt à frapper. et c’est une vache, imperturbable qui s’avance. Une paysanne, à peine effrayée, s’arrête sur le seuil. Ils lui disent tout. Elle accueille les voyageurs, les « ennemis », leur offre le pain et le lait. Son mari est mort à Verdun; elle vit seule, ici, avec sa petite fille. Elle les gardera, le temps que Rosenthal guérisse. Et, bientôt, Elsa et Maréchal s’aiment, comme deux êtres longtemps privés d’amour. Mais elle sait qu’ils doivent partir, gagner la Suisse toute proche, aller finir « cette p. de guerre »; et, le jour venu, elle les regarde s’éloigner, et pleure.

La ligne du récit, est, on le voit, très belle et très simple. C’est, après le cauchemar du camp, le monde faussé par la guerre, le monde de la haine et de l’illusion, une sorte de retour profond vers les gestes simples, les émotions élémentaires, vers ce qu’il y a de permanent et de sain, les lois mêmes de la vie. Renoir a su exprimer tout cela avec une délicate puissance de suggestion, une naïveté vraie, une vraie noblesse.

Et comme il a su diriger ses interprètes. Gabin est parfait; et j’admire celle espèce de parenté spirituelle qui lui permet d’exprimer Renoir de façon si vivante et si fidèle. Stroheim a trouvé, ici, un rôle à sa taille; il a su nuancer et faire vivre son personnage de junker et de soldat en très grand artiste.

Pierre Fresnay est un officier français plein d’allure, peut-être un peu trop figé, parfois. Dalio a réalisé, je crois, dans le rôle de Rosenthal, sa meilleure création. Et nous ne saurions oublier Modot et Carette. Dita Parlo est la paysanne ; apparition émouvante et presque trop brève. Un beau film, courageux et fort, un film de Jean Renoir, qui fait honneur, une fois de plus, au cinéma français.

Pierre Bonnel

Quelques mois plus tard, La Grande Illusion va être interdite en Allemagne et en Italie, Ce Soir recueille les propos de Jean Renoir à ce sujet.

JEAN RENOIR nous parle.

POURQUOI « LA GRANDE ILLUSION » est interdite en Allemagne et en Italie.

paru dans Ce Soir du 16 décembre 1937

Ce Soir du 16 décembre 1937

Ce Soir du 16 décembre 1937

Depuis quelques jours, c’est officiel : La Grande Illusion est interdite en Italie.

Cette nouvelle, que des informations venues de Rome laissaient pressentir depuis plusieurs semaines, Jean Renoir l’a accueillie avec philosophie. Un large sourire s’inscrit sur le visage du cinéaste tandis qu’il quitte sa table de travail pour gagner le fauteuil où il s’installera confortablement pour nous parler de « son ami » Mussolini.

D’ordre du Duce, dit-il, les Italiens ne verront pas La Grande Illusion. Personne ne peut s’en montrer surpris après les incidents qui suivirent la projection du film à la Biennale de Venise. Mais c’est une mesure que rien ne justifie. Je sais de source sûre que toute l’aristocratie romaine a déjà vu La Grande Illusion et qu’elle lui a fait un véritable succès, moins peut-être à cause des mérites propres de l’œuvre que parce qu’il ne lui déplaît pas — au contraire — d’embêter le dictateur, dont elle est loin d’approuver toutes les décisions. Officiellement, on ne verra pas le film. Mais tout le monde le connaît et, si puissant qu’il soit, le Duce ne peut empêcher les langues de marcher.

Jean Renoir s’interrompt puis reprend :

D’ailleurs ce n’est pas le film qui est mis à l’index, c’est moi. Et c’est ce qui m’autorise à vous apprendre dès aujourd’hui que La Marseillaise, elle non plus, ne sera pas projetée sur les écrans italiens. Comme pour La Grande Illusion, l’interdiction sera prononcée sans discussion, d’autorité, et ceci, je le dis sans nulle vanité, simplement parce que le film porte ma signature, comme la portait l’article de Ce soir qui me vaut l’honneur de voir ma production indésirable en Italie.

Et Jean Renoir de nous expliquer son « crime » :

M. Mussolini admet fort bien qu’on me traite de bandit et d’assassin. Ses fidèles, eux non plus, n’y voient pas d’inconvénient. Mais le Duce se fâche tout rouge quand on dit que son ventre bombé est moins photogénique qu’il ne l’imagine, qu’il porte des chapeaux ridicules et qu’il ne sait pas s’habiller. Cela, j’ai eu l’imprudence, que je ne regrette pas, de l’écrire dans Ce soir en donnant à M. Mussolini le conseil de recourir aux bons offices du tailleur du duc de Windsor. C’est cela qu’on ne me pardonne pas. C’est pour cela qu’on interdit La Grande Illusion, c’est pour cela qu’on m’a gentiment promis de me soumettre un de ces jours au fameux traitement par l’huile de ricin.

La menace n’impressionne pas le grand cinéaste, qui est venu à bout d’adversaires autrement dangereux.

Il rit franchement et nous parlons de l’Allemagne, où le film vient également d’être interdit.

Le résultat est le même, déclare Jean Renoir, mais je dois reconnaître qu’en Allemagne les choses se sont du moins passées correctement : La Grande Illusion est interdite sur le territoire du Reich, mais la décision n’a pas été prise sans débat. Autant que je sache, car je ne possède, bien entendu, que des renseignements officieux, le général Goering était hostile à l’interdiction. Ancien aviateur de guerre, il convenait que l’atmosphère du film était exacte, particulièrement en ce qui concerne les scènes qui se déroulent dans une popote d’escadrille allemande, scènes dont les détails ont été puisés dans les Mémoires de von Richthoffen. M. Goebbels, par contre, faisait des réserves sur le personnage de la femme, cette Allemande qui se donne à un Français, et surtout dénonçait La Grande Illusion comme une œuvre de propagande israélite. Ce qui est assez drôle, si l’on considère que certains critiques français m’ont accusé d’antisémitisme. Finalement, c’est Goebbels qui l’a emporté et j’ai vu, là encore, mes pronostics confirmés.

Cette double interdiction de La Grande Illusion en Italie et en Allemagne appelle-t-elle des représailles ? La question ne semble pas préoccuper Jean Renoir.

Les représailles, s’il y en a, dit-il, seront automatiques. Le public sait choisir. Pour moi, je préfère m’occuper du travail de demain.

— Des projets ?

Plusieurs, mais dont je ne puis rien dire encore. Rassurez-vous, Ce soir sera le premier à les connaître.

Et c’est sur cette promesse que nous avons quitté l’auteur de La Grande Illusion et de La Marseillaise.

LR Dauven

 

L'Intransigeant du 10 juin 1937

L’Intransigeant du 10 juin 1937

 Critique de La Grande Illusion

paru dans L’Intransigeant du 10 juin 1937

L'Intransigeant du 10 juin 1937

L’Intransigeant du 10 juin 1937

C’est un très beau film français, mâle, dépouillé de toute concession facile, animé du plus pur esprit patriotique, où l’on chercherait en vain des éléments de dissension politique. Tous ceux qui ont fait la guerre — je parle des anciens combattants du front — en retrouveront, sinon l’atmosphère, du moins l’âme réelle. Au front — et je m’en excuse d’un court rappel de souvenirs — personne ne méprisait l’ennemi. On en voulait surtout au bourrage de crânes. D’autre part, toutes les classes sociales étaient mêlées et s’estimaient sans perdre, pour cela, leur caractère propre. J’ai appris, ce ce qui me concerne, à apprécier dans les tranchées tout ce que pouvait avoir de courage, de finesse, de bonté, de nette intelligence, le paysan français, et je n’ai jamais oublié cette grande leçon.

Voici l’argument de La Grande Illusion [… il résume le film comme le feront les autres journalistes. ndlr]

Film viril, ais-je dit, et rempli de la plus humaine émotion. On doit féliciter Jean Renoir (et Charles Spaak) d’avoir évoqué sans haine et sans démagogie ces hommes qui défendent leur patrie. Mais quelle est au juste cette Grande Illusion qui ne rappelle guère le livre de Norman Angel ? Est-ce la vie, la guerre, le fait d’avoir cru que cette guerre serait la dernière ? est-ce aussi cette bizarre et injuste définition du noble de France (et d’Allemagne) officier de carrière et donc inutile en temps de paix ?

Il y a là, à ce sujet, une confrontation de von Rauffenstein et de de Boeldieu, admirablement jouée d’ailleurs, qui me semble inexacte, d’une idéologie des plus discutables.Entant que noble et officier de carrière, de Boeldieu n’aurait dû avoir qu’un souci : celui de s’évader pour reprendre du service. Son sacrifice est sublime; mais d’une convention absurde. C’est la grande faiblesse — sans doute voulue — de ce film puissant et pathétique.

La mise en scène de Jean Renoir a la robustesse nerveuse qui caractérise cet artiste. L’interprétation, très bonne, groupe dans l’ordre de mes préférences : Pierre Fresnay, parfait de distinction, de race, de simplicité vraie ; Dalio, très émouvant dans son incarnation d’officier juif partageant ses colis et ses angoisses avec les autres ; Jean Gabin, rude mécano au grand coeur ; Erich von Stroheim, inoubliable silhouette de junker dont l’arrogance n’est qu’un réflexe de la discipline ; Modot, Dasté, Péclet et Carette, joyeux titi qui force un peu les effets. Un seul rôle de femme, trop court, et tenu à la perfection par Dita Parlo.

René Lehmann

 

Critique de La Grande Illusion

paru dans Le Populaire du 11 juin 1937

Le Populaire du 11 juin 1937

Le Populaire du 11 juin 1937

La Grande Illusion, c’est l’idée de bienfaits que certaine conçoivent comme résultat du mal. Et singulièrement quand il s’agit de guerre. Norman Angell a employé cette expression pour le titre de son livre le plus fameux.

Jean Renoir et Charles Spaak ont imaginé de faire un film qui aiderait à rappeler des vérités à ceux qui l’oublient ou à les ancrer dans l’esprit de ceux qui les méconnaissent encore.

Rien n’est défendable dans le mal.

Les auteurs de la Grande Illusion nous montrent d’abord très vite des officiers français différents, dont un lieutenant aviateur, ancien mécano, Maréchal, et le capitaine de Boëldieu, très raide, sec, portant monocle et, tout de suite après ces deux hommes vont vivre l’un auprès de l’autre, prisonniers en Allemagne avec quelques-uns de leurs camarades, dont Rosenthal, de riche famille juive, qui, recevant beaucoup de conserves de ses parents, peut aider ses amis.
Une tentative d’évasion se prépare. Elle échoue, comme d’autres, jusqu’au jour où avec l’aide de Boëldieu qui y risque sa vie puisque le commandant allemand Rauffenstein le blesse mortellement, Maréchal et Rosenthal s’enfuient.
Ils ont bien des difficultés à vaincre, souffrent terriblement. Rosenthal n’a plus de forces. Maréchal se dispute avec lui et le traite de sale juif, ce qu’il regrette vite.
Tous deux sont accueillis dans une maison paysanne par une jeune veuve de guerre, mère d’une petite fille, qui les soigne et devient la maîtresse de Maréchal. Ils quittent enfin la maison et arrivent en Suisse.

On voit qu’il n’y a pas, ici, d’intrigue proprement dite dans le sens où on entend le mot habituellement, mais une description vivante, douloureuse et pleine de changements malgré un sujet qui pourrait paraître destiné à la monotonie dans la tristesse.

Aucun personnage ne se livre à des considérations générales. Tous contribuent à démontrer ce qu’ils ne semblent pas chercher à prouver : l’idiotie terrible de la guerre, la stupidité cruelle de toutes les guerres.

L’affinité de certains entre eux ne manque pas non plus d’un vif intérêt et très particulièrement, le capitaine Boëldieu et le commandant Rauffenstein, celui-ci se sentant très près de celui-là qui comprend beaucoup mieux des hommes comme Maréchal et Rosenthal que l’Allemand ne les comprend. Cependant, Rauffenstein finit par avoir une sorte de pressentiment de l’égalité des hommes. L’idylle de Maréchal et de l’Allemande est délicieuse de tact dans la vraisemblance. Rosenthal, avant qu’il s’agit d’amour, leur servait d’interprète.

La vie du camp, la fête travestie, l’exercice des jeunes Allemands, des détails incessants font de la Grande Illusion un film d’une importance incontestable à tout point de vue.

Jean Renoir a eu un prix pour les Bas-Fonds. Disons-lui que la Grande Illusion, qu’il a dirigée avec tant de goût, de délicatesse et de force, peut ne pas obtenir de prix. Elle n’en a pas besoin, car c’est un film de grande valeur.

Les interprètes ? C’est la perfection.
Eric von Stroheim ne doit pas regretter d’avoir quitté quelque temps l’Amérique. Il est un acteur unique et son Rauffenstein est une création énorme.
Pierre Fresnay est un parfait Boëldieu, tout comme Jean Gabin joue Maréchal avec un naturel captivant. Dita Parlo est la paysanne avec un talent sans défaillance. On doit des compliments à Gaston Modot, lieutenant réfléchi ; à Carette, officier qui, chanteur, imite bien drôlement Mayol, etc…

Ch. J. (Charles Jouet)

  • Merci à Pascal-Manuel Heu de nous signaler que Charles Jouet était le pseudonyme de Lucien Wahl, célèbre critique, qui a beaucoup écrit dans Cinéa, Cinémagazine et Pour Vous.

Charles Jouet / Lucien Wahl dans le numéro du 18 juin 1937 chronique à nouveau le film en ces termes :

Le Populaire du 18 juin 1937

Le Populaire du 18 juin 1937

La Grande Illusion présente une telle importance qu’il est tout naturel que l’on y revienne. L’esprit qui ranime, nous l’avons déjà précisé. Mais convictions et expressions ne suffisent pas à faire d’un film une oeuvre d’art. Malheureusement, même, elles l’empêchent souvent d’en être une, les auteurs cherchant à persuader directement et changeant en conférences plus ou moins mal illustrées une intrigue confectionnée tout exprès.

D’autres cherchent à opposer des personnages de façon que le public y trouve une pâture plaisante suivant ses opinions. C’est ce qui s’appelle l’impartialité et n’est que de la pire diplomatie commerciale…

En remarquant ce que n’est pas la Grande illusion, on se rend compte de tout ce qu’elle est et donne, c’est-à-dire beaucoup.

Le style de M. Jean Renoir se soumet au sujet en restant personnel. Il n’y a pas de trous et, lorsqu’une minute admirable survient, elle ne cherche pas l’effet et, tout de même, elle ne se livre pas à cette fausse simplicité qui est aussi de la fausse modestie.

Si le capitaine d’état-major français de Boeldieu et le major allemand von Krauffenstein ont des affinités, elles ne sont pas d’apparence calculée. C’est on ne peut plus naturel. Si le premier, voyant des bleus d’Allemagne faire l’exercice et des prisonniers s’amuser, dit : « Des enfants jouent aux soldats, des soldats jouent comme des enfants » nul doute que Krauffenstein le pense aussi. L’effort de compréhension de ces deux militaires de carrière a d’abord été faible, mais les circonstances les éprouvait.

Il y a, parmi les personnages, un être positif et d’importance : une fleur de géranium dans un pot. C’est la seule fleur que puissent voir le commandant de la forteresse allemande et ses soldats Elle est son amie, une pauvre chose un peu consolante qui rappelle à la fois le roman de Saintine Picciola et un vieux mélodrame intitulé « pauvre idiot » où un faible d’esprit caresse une fleur et aussi-une scène du « Lys brisé », de Griffith.

L’homme a besoin de la moindre poésie, même sans le savoir.

Quand Krauffenstein s’est cru obligé de tirer sur Boeldieu qui a l’air de fuir pour mobiliser l’attention des Allemands et permettre ainsi l’évasion de deux lieutenants, il vise à la jambe, mais le capitaine courait et est blessé mortellement. Le commandant s’excuse et, quand Boeldieu lui dit que la mort d’un homme du peuple à la guerre est terrible, mais non la sienne, l’Allemand se sent solidaire de l’ennemi pour lui fermer les yeux et, aussitôt, après une hésitation, coupe la fleur afin, sans doute, de la placer sur le corps de sa victime.

Il n’y a pas seulement là une description de sentiments plus ou moins profonds, mais une preuve supplémentaire de l’idiotie, de la guerre.

Le factionnaire qui cherche à consoler Maréchal en cellule et lui laisse une occarina représente aussi quelque chose, de même qu’Arthur, le feldwebel qui sait le français.

Les oppositions et similitudes se multiplient dans le film, mais non pas afin de démontrer quelque chose, répétons-le. Elles existent dans la vie. Il n’est pas que le personnage visible, mais d’autres, anonymes ou non. Ainsi un des officiers prisonniers déclare :  « Ils exagèrent, les communiqués allemands, avec leurs mensonges. » A quoi on lui réplique : « Les bobards en France n’ont pas manqué non plus. Tu te rappelles les Cosaques à six étapes de Berlin… Et la turpinite qui devait supprimer les ennemis en une minute… On l’a même essayée sur des moutons… » Je cite, naturellement de mémoire.

L’officier français qui met Pindare au-dessus de tout assiste, comme ses camarade, à la surprise et à la colère des prisonniers russes recevant un immense colis de l’impératrice, et s’apercevant qu’il ne contient pas de vivres, mais des livres, et il est le seul qui ne comprenne pas que l’on brûle tous ces bouquins.

Pendant le séjour de Maréchal et de Rosenthal chez l’accorte paysanne qui leur donne l’hospitalité, le lieutenant, capable de risquer tout pour reprendre l’armée et se battre de nouveau, parle à la vache : « Ça t’est bien égal que ce soit un Français qui te donne à manger. »

Notez que les mots ne sont pas seulement en citation, ils aident l’image, la complètent, mais ne la guident pas, ce ne sont jamais des notes de théâtre, même pas de vie transposée au théâtre. Le Cinéma s’y exprime et les scènes qui viennent d’être citées tout comme d’autres ne sont pas des épisodes, mais tiennent au reste. Nous avons déjà dit souvent ce que nous pensons de la parole au cinéma, appoint trop facile aux médiocres et aux nuls.

Dans la Grande Illusion, nulle solution de facilité. On sait combien les grossièretés permettent aisément des effets et le mot dit de Cambronne est prodigué stupidement dans maints vaudevilles. Ici, il y a pis et ce n’est pas choquant. Le cri de Maréchal en prison va plus loin et il est juste. Et c’est peut-être la première fois aussi qu’au spectacle est nommée franchement une maladie qu’on appelle honteuse et cela est dit où il le fallait.

J’ai déjà nommé les parfaits acteurs Fresnay, Jean Gabin, Dita Parlo, Dalio, Carette, etc., mais l’extraordinaire Eric von Stroheim doit être rappelé aussi comme un auteur, un créateur d’images. Il est triste que, depuis longtemps, il n’ait pu faire de film, —€” et suivant sa conception, mais on doit se souvenir, entre d’autres, des Rapaces, de Symphonie nuptiale, de Folles de femmes. Tout ce qu’il conçut témoigne d’une conception supérieure du cinéma et d’un tempérament qui hait l’injustice, la bêtise. Il a du être heureux de jouer dans la Grande Illusion. Ça le change de Marthe Richard.
Comme auteur de films, il pousse le noir jusqu’à l’infernale caricature pour mieux faire saisir le vrai. Il est, comme inventeur de films, ce qu’était en littérature. : un Mirbeau. Il est la plus originale personnalité de l’écran, après Charlie Chaplin ou avec lui.

Par un bel après-midi, nous avons revu le film de MM. Jean Renoir et Charles Spaak, dans une salle bondée. Le succès était vif. Il y a, on le constate, du film « hors-courant » que récompense le succès.

Charles Jouet

Critique de La Grande Illusion

paru dans Le Temps du 20 juin 1937

Le Temps du 20 juin 1937

Le Temps du 20 juin 1937

Ce film est obscur par son titre d’emprunt, mais très clair par ses intentions. En apprenant qu’un grand établissement des boulevards allait enrichir d’une importante unité la collection déjà  trop abondante des films de guerre offerts au public international de notre Exposition, plus d’un Parisien avait ressenti un mouvement d’irritation. Donnons-nous vraiment à nos hôtes un exemple de tact et, d’intelligence en choisissant l’été 1937 pour projeter des images nous montrant comment les prisonniers de guerre français étaient traités, en 1916, dans les forteresses allemandes ? Mais le film de Jean Renoir et Charles Spaak est conçu dans un esprit très particulier. En réaction contre les poncifs démagogiques de la littérature belliciste, ces auteurs s’efforcent de prouver à nos visiteurs que, dans un sujet aussi brûlant que celui-ci, des Français peuvent montrer un sang-froid, une hauteur de vues et une sérénité philosophique dignes du respect universel.

Les anciens combattants ont toujours protesté avec vigueur contre les maladroits flagorneurs qui les accablaient de flatteries insultantes en dépeignant leurs adversaires comme des pleutres ou des brutes. Les auteurs de la Grande Illusion ont voulu démontrer que les hommes sont partout des hommes possédant les mêmes sentiments, les mêmes aspirations, les mêmes goûts et la même morale. Ils ont tenu à prouver que le sens de l’honneur est le même chez un officier allemand que chez un officier français, que toutes les disciplines militaires se valent et qu’un paysan du Wurtemberg placé, baïonnette au canon, devant le cachot d’un prisonnier français, peut éprouver pour lui une fraternelle pitié. Ce sont des vérités bien simples et bien élémentaires, mais qui ne seront probablement pas acceptées partout sans résistance. Des spécialistes de l’enseignement nous ont donné des ouvrages intitulés Le grec sans larmes et Le latin sans pleurs : Jean Renoir nous présente aujourd’hui « La guerre sans haine ».

On ne peut soutenir et développer brillamment une thèse sans sacrifier une quantité de détails qui n’entrent pas dans la démonstration. Renoir et Spaak ne s’étonneront donc pas d’entendre dire un peu partout que leur film est tendancieux. Il l’est, en effet, dans un sens fort honorable. La Grande Illusion cherche à rétablir l’homme, en le lavant de toutes les accusations dont il a été l’objet pendant la grande tuerie. Emportés par leur zèle, les auteurs sont peut-être allés un peu loin dans cette voie. Ils ne semblent pas admettre, un seul instant, que la guerre puisse ressusciter, chez les humains, un instinct de meurtre hérité de leurs ancêtres de l’âge des cavernes. Ils ne semblent pas croire qu’on ait pu commettre, pendant quatre ans, des actes de cruauté inutile, des abus de pouvoir, des injustices et des lâchetés.
Pour eux, les combattants, quel que soit leur uniforme, sont des héros d’une pureté morale et d’une noblesse d’âme réellement surhumaines, des êtres sensibles, scrupuleux, délicats, toujours prêts à tendre à leurs ennemis une main fraternelle et éprouvant pour les souffrances de leurs adversaires une immense pitié. Ce généreux élan va si loin qu’il dépasse peut-être son but.

En voulant détruite les odieux clichés de la guerre racontée en images d’Epinal, nos cinéastes allaient-ils tomber dans le poncif non moins détestable de la guerre en dentelles ?
En réalité, telle n’est pas leur intention, mais leur fresque, composée uniquement de personnages sympathiques, chez qui quatre années de massacre n’éveillent pas un seul mauvais instinct, révèle un optimisme qui est peut-être amèrement jugé par le titre du film. Mais qui refuserait d’approuver une tentative ,si généreuse, qui réhabilite notre littérature de guerre déshonorée par tant de monstrueuses anecdotes ?

Le film aborde avec courage un certain nombre de problèmes moraux et sociaux qui méritent d’être posés et discutés en pleine lumière. Deux officiers de carrière, à particule, l’un français,  l’autre allemand, étudient avec beaucoup de clairvoyance le problème des devoirs de caste. Le devoir militaire fait partie de leur héritage, et ils reconnaissent fort bien que la guerre n’a pas pour eux, la même signification et la même cruauté que pour l’homme du peuple dont la Révolution française a fait, arbitrairement, un soldat. Il y a là une scène très pénétrante, qui mérite d’être méditée.

Les grandes traditions chevaleresques, qui obligent des adversaires à s’estimer, à se respecter et à se traiter avec autant de courtoisie raffinée et d’égards mondains que des duellistes de cour du grand siècle, trouvent ici une apothéose un peu trop complaisante. Si l’on aime sincèrement la paix, on souffre de contempler un portrait aussi ravissant de Bellone. Si l’on veut detourner les hommes de la guerre, il ne faut pas nous la montrer si noble.

Pendant la guerre, sous prétexte qu’il ne fallait pas laisser s’affaiblir, dans une armée, l’esprit de combativité, la censure interdisait toute allusion aux scènes si profondément émouvantes qui rapprochaient fugitivement, dans un no man’s land, entre deux bombardements, les occupants de deux tranchées adverses qui, le lendemain, accomplissaient de nouveau, loyalement, leur sanglant devoir. En 1937, on peut nous rappeler, sans danger, comme on le fait dans ce film, qu’un soldat allemand peut être rempli de pitié pour son prisonnier, et qu’une paysanne dont le mari a été tué à la guerre peut recueillir, protéger et aimer un soldat ennemi évadé qui se réfugie dans sa maison..

Tel est le « climat intellectuel » de ce film qui nous conduit, en Allemagne, dans deux camps de prisonniers où des officiers français sont internés et d’où ils cherchent sans cesse à s’évader, pour retourner au front, afin de « tuer la guerre ».
Encore une fois, rien n’est plus généreux que ce scénario qui contient encore, çà et là, quelques éléments mélodramatiques qu’on aurait pu facilement faire disparaître pour que son niveau intellectuel soit inattaquable. Le ton sur lequel est abordé ici le problème de la guerre fait honneur à l’art cinématographique français. Il répondra aux objections de tous ceux qui tenteraient de nous accuser de sectarisme et d’impérialisme cocardier.

II faut ajouter qu’au point de vue technique, ce film est tout à fait remarquable. J’ai toujours, beaucoup estimé le talent de Jean Renoir, tout en déplorant que ses meilleurs films présentent, par endroits, un caractère inexplicable d’amateurisme. Le Crime de M. Lange nous avait déjà prouvé que le métier de Jean Renoir s’était singulièrement affermi. Madame Bovary nous avait, hélas ! un peu découragés, mais voici que, sa Grande Illusion nous montre que ce cinéaste si bien doué est enfin arrivé au stade de la maîtrise.

Ajoutons que l’interprétation est de tout premier ordre. Pierre Fresnay, assez mal employé, au studio, depuis quelque temps, a trouvé ici un rôle à sa taille, qu’il interprète avec une intelligence et un sentiment des nuances tout à fait remarquables. Eric von Stroheim donne à son personnage non seulement une tenue, mais une noblesse et une grandeur qui haussent le ton du dialogue d’une façon magnifique. Jean Gabin nous présente, comme toujours, une synthèse brutale et puissante du type d’humanité qu’il incarne. Ses silences sont aussi éloquents que ses brèves répliques lancées avec cette brusquerie et cette familiarité faubouriennes qui leur donnent un relief si vigoureux. Et, une fois de plus, Dita Parlo nous a émerveillés et émus par le caractère profondément humain de son art qui met tant de coquetterie à se dissimuler sous le naturel le plus parfait. Impossible de retrouver, ici, la trace du « métier ». Qu’elle soit princesse ou servante, citadine ou villageoise, angélique ou perverse, Dita Parlo, dans tous ses rôles, nous donne toujours l’impression d’être toute la femme. Ici, elle a composé un personnage de paysanne allemande dont tous les détails nous enchantent par leur justesse psychologique et leur pénétration. Dalio, Carette, Modot et tous leurs camarades ont apporté aux auteurs une collaboration précieuse.

La Grande Illusion, dont le succès a été immédiatement foudroyant, doit être saluée comme un événement important et extrêmement heureux dans l’histoire de la cinématographie française.

Emile Vuillermoz

Critique de La Grande Illusion

paru dans L’Humanité du 16 juin 1937

L'Humanité du 16 juin 1937

L’Humanité du 16 juin 1937

A chaque nouvelle réalisation, Jean Renoir s’affirme, non seulement comme un de nos meilleurs metteurs en scène de cinéma, mais encore comme le plus foncièrement original de tous.
Il possède mieux qu’un style particulier. C’est de sa pensée même comme chez Charlie Chaplin que s’élance son expression cinématographique. Il pense cinematographiquement avec une profondeur et une aisance rarement atteintes jusqu’ici. Le cinéma, chez lui, possède « naturellement » outre une intense qualité dramatique, une étonnante puissance dialectique.

Le sujet que Jean Renoir a choisi cette fois-ci est un des plus beaux qui soient c’était aussi un des plus périlleux à tous points de vue.

De plus en, plus le cinéma s’est éloigné des conflits élevés de plus en plus il s’est attaqué à de gros drames aux effets faciles. Et voici que l’auteur de La Chienne, du Crime de M. Lange et de La Vie est à nous, vient nous proposer un sujet où tout est traité sur le plan le plus haut, où les revirements amoureux ne tiennent aucune place, où tout se déroule sans coup de théâtre et dans un cadre infiniment complexe, où les sentiments des personnages évoluent en dehors de toute règle préétablie.

On pourrait classer méthodiquement toutes les réactions psychologiques des hommes en guerre, elles sont beaucoup moins nombreuses et plus simplistes que celles des hommes en paix, cependant elles s’appuient sur des phénomènes qu’hélas ! on n’ose encore appeler « normaux ». Mais la vie des camps de prisonniers crée un étrange climat qui n’est pour les hommes ni celui de la guerre, ni celui de la paix. Le camp de prisonniers c’est une sorte de monstrueuse parenthèse où chaque homme est livré à soi-même cependant qu’il n’est plus dopé par l’atmosphère des combats et que le repos ne lui apporte aucune action tonique et vivifiante.

L’homme vit, et il vit pour rien. Il pense, et il pense pour rien. Il peut haïr ici ses ennemis, sa haine est encore stérile. L’amour lui est interdit. Il ne lui reste que l’amitié, une amitié presque tragique puisque bien que née de rencontres arbitraires, et de hasard elle n’en est pas moins le seul sentiment qui puisse s’épanouir dans une telle atmosphère raréfiée où toute vie devient végétative.

Jean Renoir nous conduit donc dans un camp d’officiers français prisonniers en Allemagne. Ils seront quelques-uns à vouloir s’évader. Deux y parviendront. C’est tout.

Mais, on sait que pour tous les grands thèmes, plus ils sont simples plus ils sont riches. En laissant parler librement son coeur généreux et sensible Jean Renoir nous a donne une oeuvre aux ramifications émouvantes et qui, sans crainte, a abordé tous les problèmes que pose une telle situation. Les oppositions entre les classes sociales des différents officiers, le noble, le mécano devenu pilote, le riche fils de banquier juif, l’acteur, l’érudit, il a su les établir avec un tact admirable. Tous ces hommes il a su les faire agir et parler « juste ». Du côté allemand il a opposé le commandant von Rauffenstein au capitaine de Boieldieu, et tramé les fils qu’ils convient entre ces deux soldats de carrière, issus d’une souche privilégiée, pas égoïstes, ni complètement inhumains, mais considérant la guerre comme une affaire d’honneur, entre adversaires d’un même rang et pouvant, le duel terminé, reprendre sans gêne leurs relations mondaines.

II faut d’ailleurs louanger sans restrictions Pierre Fresnay et Eric von Stroheim qui ont réalisé là, sans outrance, deux de leurs meilleurs rôles. A côte d’eux Gabin en officier sorti du rang a été admirablement lui-même avec une force saine, populaire, massive avec d’admirables délicatesses.
Voilà les personnages. L’évocation des décors est aussi réussie. Sinistres paysages de casemates et de baraquements, ciel bas et puis de sombre forêts de sapins, de vastes plaines aux lointains brumeux qui sont l’appel romantique de la liberté.

Cette liberté, elle est illusion presque toujours, comme tout est illusion pour ces hommes. Illusion, le trou fait sous le plancher du dortoir et qu’il faudra abandonner le jour même où il allait être terminé, parce qu’un ordre de transfert est arriva. Illusion, ce trouble désir qui naît lorsque les plus jeunes des prisonniers se déguisent en girls et chantent Tipperary au cours d’une scène de revue pendant laquelle un communiqué annonce la reprise de Douaumont par les Français (un des plus beaux passages du film : alors les perruques sont enlevées et, au garde vous dans leurs tutus et leurs costumes de pitres, tous ces hommes chantent la Marseillaise), illusion d’ailleurs que ce communiqué, car quelques jours plus tard il sera suivi d’un autre qui annonce la perte de Douaumont. Illusion, cet idéal chevaleresque qui permet à de Boieldieu et von Rauffenstein de passer outre la masse anonyme des combattants et des morts et de pouvoir ainsi se croire parfois au-dessus de la mêlée. Illusion enfin, cet amour que le lieutenant Maréchal rencontrera sur le chemin encore allemand de son évasion. Par delà la guerre, les cœurs ont parlé.
La paysanne allemande (Dita Parlo) a perdu son père, son frère, son mari dans les champs français. Qu’importe! Comme von Rauffenstein et de Boieldieu sont de la même caste, elle se sent de la même condition que l’ancien mécano.

La guerre n’est pas leur chose. Au fond elle se fait contre eux, contre leur droit au bonheur, leur droit à la vie.

Et cependant Maréchal ne peut pas, ne doit pas rester plus longtemps sous ce toit. Il doit repartir. Là-bas, la Suisse, la France l’appellent. Plus tard quand la guerre sera finie il reviendra. s’il « en revient ».

Par ces quelques scènes, on sent la qualité d’émotion qui se dégage d’un tel film où tout a été traité avec une honnêteté et une franchise remarquables. Jean Renoir n’a fait aucune concession. Il a tout abordé bien en face sans se soucier d’autre chose que de Vérité. Ce film d’hommes, il l’a traité en homme, en homme aux élans sûrs et directs, en homme qui ne craint pas d’être mal compris parce qu’il est lui-même sans équivoque. Et c’est pour cela que la Grande Illusion est un grand film humain qui fait honneur non seulement au cinéma français mais à l’idéologie française..

Louis Cheronnet

 Critique de La Grande Illusion

paru dans Le Figaro du 11 juin 1937

Le Figaro du 11 juin 1937

Le Figaro du 11 juin 1937

Un beau film simple et vrai

Une seule chose nous semble superflue, dans ce film qui se tient parfaitement le roman de Jean Gabin et de Dita Parlo, du Français et de l’Allemande ; Point n’était besoin en matière de conclusion, de cette étreinte brève, et Jean Renoir aurait pu laisser ses acteurs « entre hommes », sans redouter que l’intérêt ne vint à languir.
Ceci dit nous l’avons signalé déjà le film est beau, simple, vrai; l’effort n’est jamais perceptible, en dépit du tour de force que représente cette réalisation. Un souci constant de sauvegarder la dignité de tous a présidé aux scènes délicates qui mettent en présence ceux qui furent ennemis hier et le demeurent à l’écran. La raideur allemande n’exclut point certains gestes humains, l’ironie française évite l’insolence, et sur une corde tendue à l’extrême, où passent et repassent acteurs et figurants, chacun garde son équilibre et sait éviter les faux pas.

Eric von Stroheim, pour jouer Rauffenstein, n’a qu’à se laisser vivre il tient au naturel un rôle fait pour lui, un rôle où il entre de l’orgueil et de l’inquiétude, et un souci d’élégance un peu théâtrale particulièrement de saison. Ses dialogues avec Pierre Fresnay, le capitaine de Boeldieu, sont autant d’assauts où la moindre erreur dans la forme ou le fond apparaîtrait insupportable : c’est là un des innombrables pièges de ce film à fleur de nerfs. Pierre Fresnay pour sa part, interprète adroitement un rôle fait de panache, de morgue et de cœur : il végète avec élégance et puis avec dignité. Mais la vedette de La Grande Illusion, c’est Jean Gabin, peuple et sincère, qui donne au lieutenant-maréchal un relief étonnant, dont les accents de joie, de douleur, de colère ont une verdeur, une vérité qui atteint immanquablement son but.

Jean Laury

Le Figaro du 04 juin 1937

Le Figaro du 04 juin 1937

Dans le numéro du 28 juin 1937 c’est au tour de l’écrivain Francis Carco de consacrer l’une de ses chroniques à La Grande Illusion :

Toute la vérité ! rien que la vérité ! par Francis Carco

Le Figaro du 28 juin 1937

Le Figaro du 28 juin 1937

Si la Grande Illusion ne portait pas la marque de Jean Renoir, c’est dans la salle et non pas sur l’écran que cette œuvre pathétique et puissante justifierait son titre en exploitant la crédulité, la candeur, l’innocence du public aux yeux de qui le prestige de l’image a supplanté celui de la « chose imprimée». Mais on connaît Renoir.

Personnellement, je le sais incapable de se prêter à la moindre combinaison. C’est un homme de cœur doublé d’un grand artiste. Par certains grossissements, il rappelle Mirbeau ou encore Jules Vallès qu’il aurait dépouillé, l’un et l’autre, du lyrisme tendancieux de leur époque et enrichis de sentiments, je ne dis pas plus généreusement humains, mais plus lucides, adaptés aux circonstances.

D’où vient donc l’impression de malaise que son film exerce, à diverses reprises, sur le spectateur, en dépit de l’accent de sincérité, de vérité directe, de bonne foi et de conviction dont la bande tout entière se trouve comme imprégnée ? On l’expliquerait, à mon avis, par les nécessités, les conditions, les conventions formelles d’un art où l’image tend toujours à passer du particulier ou de l’exceptionnel au général et, en s’imposant de la sorte, à tout fausser.

Qui pourrait admettre, en effet, que dans un camp de représailles, les prisonniers employaient leurs loisirs à jouer de la flûte et les hommes de garde à fondre en pleurs, après avoir bouclé dans des cachots sans air les officiers punis. Je suis certain qu’en rapportant ces scènes, Jean Renoir s’est inspiré d’événements vécus. Or, en raison précisément de leur stricte authenticité, il aurait dû n’en pas négliger d’autres aussi probants mais aussi plus pénibles dont il a certainement, hélas entendu parler. N’en ayant point tenu compte, il a péché par omission.

Nous avons beau, dès le début du film, être pris, empoigné par son mâle caractère, sa largeur, sa vigueur de touche, nous arrivons brusquement à nous dire que La Grande Illusion obtiendra, tant en France qu’en Allemagne, le même succès, que, matériellement, elle constitue une opération excellente et que la vérité dont elle se réclame n’est pas et c’est dommage toute la Vérité.

Lisez, à ce propos, le récit de captivité que, sous le titre de Kavalier Scharnhorst, M. Jean des Vallières vient de publier en librairie. L’auteur n’a pas relaté qu’une partie des faits il a mêlé le burlesque au tragique, le plaisant à l’ignoble et cette simple raison suffit à communiquer à son livre une force extraordinaire.

L’écran supporterait mal certains tableaux décrits par M. des Vallières. Ils prendraient vite un relief odieux et, à leur tour, fausseraient, en sens contraire, l’expression de l’ensemble. Il existe pourtant des œuvres qui, comme Furie, ont été jusqu’au fond des cœurs avec une sorte d’inconscience, d’acharnement qui risquait de mener directement aux catastrophes. Mais Furie n’a pas trait à la guerre et nous sommes encore trop près d’elle, de ses horreurs, de ses atrocités pour qu’un film, quel qu’il soit, tente de les faire oublier, même en les passant sous silence.

Dans Die Strasse, que la Ufa réalisa immédiatement au lendemain de l’armistice, on voyait une fillette perdue, qu’un agent de police conduisait au poste. La scène du flic et de la gamine attendrissait les masses. Le policier prenait entre ses grosses pattes maladroites la main de l’innocente, arrêtait le flot des voitures. Et soudain, on se souvenait d’autres fillettes envers lesquelles ces mêmes Allemands s’étaient montrés moins paternels. Rien n’est léger, n’est-ce pas ? comme une main d’enfant, sauf quand elle pèse sur les consciences.

C’est un peu ce qui se produit avec La Grande Illusion. On ne demanderait qu’à se laisser convaincre, et on l’est presque. Mais ce n’est ni la faute de Jean Renoir, ni celle de son collaborateur, M. Spaak, si le sujet parfois se retourne contre eux. L’oeuvre qu’ils ont réalisée n’en demeure pas moins une œuvre de grande classe dont on doit les féliciter elle ne fait pas qu’honneur à leur talent. Elle fait honneur au cinéma français qu’elle débarrasse, enfin, de ses habituelles mièvreries.

Francis Carco

Le Figaro du 31 aout 1937

Le Figaro du 31 aout 1937

 Critique de La Grande Illusion

paru dans Ciné-France du 25 juin 1937

Ciné-France du 25 juin 1937

Ciné-France du 25 juin 1937

On ne saurait montrer des ennemis avec plus de tact et de vérité que ne l’a fait Jean Renoir dans La Grande Illusion, dont le scénario et les dialogues sont de Charles Spaak.

Chaque personnage est vrai, incroyablement juste. Il parle avec des mots qui ont une résonance humaine parfaite. Il a les gestes, les attitudes, les étonnements, les révoltes ou les attendrissements que l’on attendait. Certains caractères sont plus fortement brossés que d’autres, ils se détachent au premier plan, vigoureusement, mais sans grandiloquence. Toute emphase, tout excès sont bannis de cette bande au ton simple, qui se passe pour la majeure partie dans un camp de prisonniers en Allemagne, et dans une forteresse.

Le personnage le mieux venu est sans doute Rosenthal, ce Juif qui se raille lui-même et qu’interprète avec une chaleur et un pittoresque frappants, Dalio, qui trouve enfin un rôle digne de
son talent. Rauffenstein, hobereau allemand, raide, courtois, méprisant pour ceux qui ne sont pas de sa caste, est identifié en von Stroheim qui a abdiqué son insolence et son cynisme un peu conventionnels pour devenir le commandant humain et digne par quoi le débat du film s’élève, s’épure. Boeldieu que joue Fresnay est séduisant jusque dans sa hauteur ; il représente assez bien ces gentilshommes vieille France dont l’espèce se fait de plus en plus rare. « Nous disparaissons, dit-il à von Rauffenstein, peut-être parce qu’on n’a plus besoin de nous. » Il y a l’acteur, rôle où Carette fait merveilles, avec ses jeux de mots de commis-voyageurs, sa vulgarité et ses cabrioles de clown, le nègre (Habib Benglia) trop furtivement dessiné, Péclet qu’on entrevoit, Werner Florian, Dasté, Modot, Itkine. Puis des officiers anglais qui dansent comme des girls, des officiers russes, qui brûlent l’envoi de l’impératrice composé non de choses qui se mangent, mais de livres…
Et toute cette masse humaine vibre, frémit, hurle, espère, souffre ou se révolte.
Si j’insiste tant sur l’interprétation, sur la partie humaine du film, c’est que l’Homme aux multiples visages intervient en maître dans l’oeuvre, et donne son sens profond au sujet. Le reste, le paysage morne d’une campagne allemande, la grise forteresse érigée sur un pic sinistre, la neige où s’enfoncent les deux évadés, les salles du camp, la prison, les décors naturels ou construits, le cadre enfin, s’oublie, ce qui est de premier ordre. C’est la vie entourant des êtres vivants, le vraisemblable, l’exact.

Le comble de l’art pour Jean Renoir fut justement de n’imposer point son décor, mais d’y intégrer ses hommes avec une force si convaincante que nous en crions intérieurement de pitié et d’angoisse. L’effet obsédant de cette triste épopée est complet. L’oeuvre est à peine achevée que nous restons baignés par cette noblesse sans phrases, et que se prolongent en nous certains cris sincères qui mettent la guerre, cette Grande Illusion, au pilori.

Aucun autre film ne nous a mieux fait sentir que, derrière des combattants, il y avait la vie qui réclame ses droits, que, dans chaque soldat, un coeur, une chair souffraient, et que la misère est égale devant la douleur et la mort, même si les hommes n’usent pas des mêmes mots, et n’ont pas d’équivalence morale.

Film sans haine, mais sans lâcheté, empli d’un patriotisme de bon aloi, avec des éminences d’une grandeur spirituelle incontestable : le cadeau de l’harmonica, le chant de la Marseillaise entonné par tous les officiers français le soir de la reprise de Douaumont, le départ des évadés, l’accueil de la fermière allemande.

« La Grande Illusion » pourrait bien mériter le mot de chef-d’oeuvre si l’on n’avait pas galvaudé cette épithète.

Je garde avec émotion le souvenir d’une image qui me semble synthétiser le film tout entier, et dont nul film de guerre n’a donné l’égale : la fermière allemande, jouée avec une douceur sereine et une intelligente sensibilité par Dita Parlo, range lentement les assiettes laissées par ces Français qu’elle abrita et traita en frères… tandis que ceux qu’elle a sauvés se hâtent vers la liberté, vers d’autres servitudes, vers la continuation de la guerre. D’intimes sensations de bonheur, d’oubli, de tolérance montaient en moi.

Et c’est sur cette pensée que seul l’amour de toute forme peut unir les races, sur cette générosité humaine que s’achève La Grande Illusion, un film par quoi le Renoir du ricanant Crime de Monsieur Lange se grandit et se réhabilite dans sa condition d’artiste et d’homme libre.

Lucie Derain

Dans ce même numéro on trouve cet article de Emile Moussat, Agrégé de l’Université, président de la Société nationale des médaillés militaires.

« La Grande Illusion, film vrai, sert une illusion »

Ciné-France du 25 juin 1937

Ciné-France du 25 juin 1937

Voilà un film que je n’ai pu voir sans émotion et même — pourquoi ne pas le confesser ? — sans quelque envie. Il y avait longtemps que j’avais rêvé de mettre à l’écran nos misères et nos grandeurs de prisonniers de guerre. Je m’étais contenté de les raconter-dans un livre (L’Ame des Camps de prisonniersCharles Lavauzelle, éditeurs) qui me vaut aujourd’hui l’honneur de confronter mes souvenirs à ceux de Jean Renoir.

Il faut d’abord noter que j’ai été prisonnier dans un camp de soldats et de sous-officiers, et que notre recrutement et notre régime étaient quelque peu différents de ceux que Renoir a pu connaître dans un camp d’officiers. Mais, d’une part, tous les gens « nés » de France n’étaient pas sortis de Saint-Cyr, et les maréchaux des logis de dragons n’étaient pas rares dans notre camp ; d’autre part, l’accès aux galons d’officier a permis à des roturiers de la plus humble roture de frayer dans les camps d’officiers avec des camarades du plus grand monde. La différence consiste surtout en ceci que les camps de troupe ont connu des catégories sociales très basses et même des repris de justice inconnus des officiers et, par contre, ont ignoré l’officier de carrière : le sous-officier de carrière, ce n’est pas du tout, la même chose.

Je peux confronter mon expérience à celle de La Grande Illusion. Et ce qui me frappe, ce ne sont pas les différences, mais les ressemblances. Par moments, j’ai cru vraiment revivre ma propre histoire. Il y a, dans ce film, un accent de vérité étonnant ; on n’aurait pu imaginer cela ; je suis sûr qu’à des hommes qui n’ont pas été prisonniers, mainte scène aura semblé invraisemblable ; si elle n’avait pas été vécue, elle n’aurait pas pu être conçue.

Peut-être serais-je tenté de trouver ce récit trop romanesque ; on tuait moins, et même, on ne tuait pas du tout dans les camps dont je fis partie, et les évasions dont je m’occupais furent plus prosaïques ; à Limburg, on sortait du camp par la porte, et on gagnait la frontière le plus souvent par le train. Mais Limburg a eu aussi son souterrain et ses évasions à pied. Et des officiers en forteresse n’avaient pas nos facilités.

Mais, le plus souvent, mon témoignage confirmerait celui de Renoir.
Cette scène des robes venues de France pour le théâtre du camp, des robes déjà portées, je la revis, et, quand je la voyais à l’écran, les acteurs avaient le visage de mes camarades de Limburg. Et le désarroi jeté dans la troupe d’amateurs par les mauvaises nouvelles du front me fait revivre intensément ce conseil de guerre tenu à Limburg, où, sur mon intervention, on décida de jouer quand même : et on ne joua cependant point, parce que, au moment d’entrer en scène, les acteurs pleuraient. Cette Marseillaise chantée à la barbe des Allemands me rappelle celle du 13 juillet 1915, que nous avons chantée en plein camp de représailles des marais du Hanovre.

C’est vrai encore cette crise de folie du prisonnier en cellule, comme aussi le geste gauche de pitié de son geôlier. Vrai, cet officier mettant des gants pour jouer son rôle héroïque : mon camarade de Saint-B…, maréchal des logis, ayant franchi le souterrain de l’évasion, s’aperçut, étant sorti sans encombre, qu’il avait oublié ses gants et revint les chercher dans sa baraque : c’est idiot et magnifique, et peut-être l’une des thèses de La Grande Illusion tient-elle en ces deux appréciations contradictoires, et conciliables. Et cette odyssée des évadés, ce drame de l’équipe, soudée par la même volonté, mais dissociée par l’inégale résistance physique, la haine de celui qui n’en peut plus pour celui qui marche, encore, la haine de celui qui est arrêté par la lassitude de l’autre : je pourrais dire où et quand et à qui cela est arrivé. Et, comme dans le film, l’équipe s’est reformée, et, comme dans le film, il y a eu l’étreinte fraternelle avant le dernier coup de collier. Et cette histoire d’Else, la paysanne allemande qui recueille, soigne, soutient, aime les prisonniers évadés et les aide à s’évader encore : je citerais dix cas pareils. Je sais des évadés à bout de forces qui sont entrés dans une ferme et ont dit : « Allez chercher les gendarmes ! nous nous rendons ! » Et on les a réconfortés et on n’a pas été quérir les gendarmes. Cela est indiscutablement vrai : les paysans préféraient le Français au gendarme, et la paysanne le préférait deux fois, comme paysanne et comme femme.

Donc, je ne suis pas qualifié pour dire si La Grande Illusion est un grand film : j’ai eu l’illusion, moi, parfois, d’en être l’auteur, et je suis gêné pour le louer, comme on l’est pour parler de soi.

Mais, il y a, dans ce film, autre chose qu’un récit, il y a une tendance. La tendance, elle est surtout dans le titre, dans quelques répliques qui accusent certains contours du récit.

Quelle est cette illusion ? C’est que les barrières que font, entre les hommes, les différences de naissance, d’éducation, de métier, de classe, sont autrement solides et vraies que la barrière illusoire, conventionnelle et abstraite constituée par une frontière. Que le noble de Boeldieu, et le noble von Rauffenstein, tous deux aristocrates, cavaliers, aviateurs, officiers de carrière, hôtes de chez Maxim’s, anglicisés, se sentent plus proches l’un de l’autre que de leurs mécanos, c’est normal. Qu’entre gens de même métier et de nationalité différente s’établisse une sympathie spontanée, je l’ai éprouvé souvent.

Mais que l’accent ait été mis là, je crois que cela, date le film de 1937 et non de 1914. Ce film, tourné en 1919, aurait été impossible. On a trop dit et répété, dans les dernières années, que le patriotisme était une idée périmée ; après l’union préconisée des travailleurs de tous les pays, n’y a-t-il pas eu une tendance à unir aussi les gens du monde de tous les pays ? Et la guerre civile, déclarée ou latente dans tous les pays, ne semble-t-elle-pas, à certains, plus légitime que la guerre, étrangère ? Et c’est là que j’ai peur qu’il y ait également une grande illusion.

Tous nos marquis ne sont pas des Boeldieu, figés, hautains et raides. J’en ai connu d’autres plus encanaillés. Et entre le hobereau allemand et l’aristocrate français, il y a des différences de sensibilité et de tact qui sautent aux yeux. Nos paysans, qui sont dix fois plus mal logés que les paysans allemands, ont trouvé les paysans d’outre-rhin grossiers et leur ont parfois donné des leçons de bonne grâce : leur succès auprès des villageoises allemandes vient, en grande partie, de là.

Et il nous apparaissait bien que tous les Allemands qui nous entouraient ne s’aimaient pas et que souvent tel officier détesté par nous l’était autant de ses hommes, mais le paysan, le feldwebel, le professeur, le hobereau avaient une rudesse, une raideur, un « gabarit » communs et ils étaient bien parents ; on sentait qu’à ce peuple-là un mot d’ordre était un mot d’ordre et que tous étaient nés pour l’accepter. Et de même la désinvolture de notre brillant dragon fils de famille, la malice de notre paysan, l’esprit gavroche de notre mécano, tout cela attestait un sens de la liberté, de l’indépendance, une dignité de l’individu, une légèreté de l’intelligence nettement apparentés et fruits de deux mille ans de culture humaine et de culture commune.

Une preuve ! Si La Grande Illusion était vraiment une illusion, si les barrières morales et sociales étaient plus réelles que les barrières nationales, la camaraderie des camps de prisonniers eût-elle survécu à la guerre ? Or, il y a vingt ans que le camp de Limburg a été dissous et les anciens du camp se réunissent encore plusieurs fois par an dans des agapes fraternelles ; le mécano de Puteaux, que sa gentille frimousse avait promu au rang d’ingénue de notre théâtre, s’y sent encore de plain-pied avec le professeur qui écrivait des revues et des vers, le camelot y vient dîner à côté du grand négociant, l’avocat y fraternise avec l’aviateur et l’officier qui a continué la carrière y retrouve avec joie l’instituteur.

De Boeldieu a existé, c’est entendu : je l’ai connu. Mais il a été une exception rarissime. Sur la terre de France, il faut aller chez les dragons pour trouver ses pareils et encore, depuis que les dragons sont motorisés, cela tend-il à changer. Mais un siècle d’apprentissage de la liberté et aussi quantité de mésalliances ont raréfié ce type d’aristocrate à un tel point que, si je ne l’avais pas connu, je croirais que Boeldieu est un type conventionnel, tandis que des Rauffenstein, la Prusse en fabriquait en séries.

Non ! L’Allemagne, cela existe et la France cela existe, et ce n’est pas une illusion. Je ne le dis pas pour m’en réjouir ni pour dresser l’une contre l’autre deux grandes nations ; je crois même que l’on pourrait, que l’on devrait utiliser davantage les sympathies spontanées entre étrangers de même profession pour rapprocher par là les nations auxquelles ils appartiennent ; peut-être arriverait-on ainsi à faire de la frontière vraiment une grande illusion. Mais gagnerait-on au change si, à la notion de patrie qui parfois dresse les nations les unes contre les autres, on substituait la notion de classe ou de caste, on l’accusait jusqu’à la mésentente et la haine ? Est-il vrai que des êtres sont, plus que par la nationalité, séparés, parce que l’un ignore Pindare, l’autre ne sait pas ce que c’est que le cadastre et le troisième n’a jamais mis les pieds au Fouquet’s ?

Je fais des réserves sur les deux leçons que le beau film de Renoir veut nous donner : pour ma part, je vois subsister des traces de la barrière qu’il efface, mais j’exagère moins que lui la hauteur des barrières qu’il dresse.

Emile Moussat

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

L'Intransigeant du 11 juin 1937

L’Intransigeant du 11 juin 1937

UN BEAU FILM FRANÇAIS :  La Grande Illusion

paru dans Pour Vous du 17 juin 1937

Pour Vous du 17 juin 1937

Pour Vous du 17 juin 1937

Le pessimisme relatif de La Grande Illusion n’obéit pas à des préjugés. Au contraire, il en combat, et avec sagacité. Mais sans le secours de tirades ou d’aphorismes. Si des définitions surgissent au cours de ce film, c’est naturellement ; on pourrait dire : fatalement.

L’intrigue ? C’est la vie de quelques prisonniers de guerre et de ceux qui les entourent. Sans insistance, mais avec assez de goût et de discernement pour que rien ne soit laissé dans
l’ombre.

Le sujet ? Quelques-unes des raisons de détester ce qui est détestable.
Principaux personnages : le lieutenant Maréchal, aviateur, ancien mécanicien, originaire de Ménilmontant ; le lieutenant Rosenthal, né à Vienne, juif riche à qui ses parents, naturalisés français, envoient force victuailles qu’il  partage avec ses camarades ; le capitaine de Boeldieu, sec et rigide — droit de caractère aussi — portant monocle et du genre dit racé ; le commandant allemand, affreusement blessé à la guerre, désolé de sa situation sédentaire, chef de la forteresse, aussi raide et plus sec. Le commandant a des égards particuliers pour Boeldieu. Ils ont connu les mêmes gens à Paris, chez Maxim’s. Et puis, sans éprouver une solidarité absolue, ils ont des idées communes, reçu une éducation qui n’est point celle des autres prisonniers, et ils se sentent plus proches l’un de l’autre, eux, ennemis, que chacun ne l’est de certains de ses compatriotes. Une idée du même genre fut exprimée, en temps de paix, à propos d’un lieutenant allemand, par un jeune officier français qui devait devenir un illustre chef. Ce sentiment pourtant n’est pas absolu. Il comporte des nuances. On voit la différence entre Boeldieu et le commandant de la forteresse, le premier ayant éprouvé au régiment, puis à la guerre, une sorte de respect amical pour ses camarades « du peuple » et pour un fils d’étranger naturalisé français ; le second, étranger à cette opinion, puis susceptible de conversion devant des affirmations du premier.
Un ingénieur lieutenant, un officier qui pense sa femme infidèle, un petit chanteur de café-concert sont parmi ceux qui, ensuite, retiennent l’attention, ainsi que le feldwebel Arthur, entre autres.

Les officiers français ont tenté en vain une évasion. Il y a des châtiments, mais, dans un autre camp, grâce à toute une machination dirigée par Boeldieu, Maréchal—et Rosenthal peuvent fuir.
Traînant, en civil, dans des campagnes où ils voudraient se reposer, manger, les deux lieutenants se disputent. Rosenthal est blessé à la jambe. Maréchal, impatient, nerveux, l’injurie, puis regrette ses paroles. Ainsi, ils entrent dans une cabane où une paysanne les nourrit, les secourt. Rosenthal sert d’interprète à son camarade et à la jeune femme, veuve de guerre, mère d’une fillette, mais aucun interprète n’est nécessaire lorsqu’il s’agit, pour Maréchal et l’hôtesse, de s’aimer.
Les deux hommes repartent. Chagrin de la femme et de Maréchal, mais ils savaient qu’il faudrait vite se séparer. Les évadés vont passer la frontière — cette frontière que la nature méconnaît. Des soldats allemands les ont aperçus, ont tiré, puis l’un dit : « Cessons, ils sont en Suisse, tant mieux pour eux. »

Est-ce tout ? Non. Il y a de très nombreux détails caractéristiques. Le bon scénario de MM. Jean Renoir et Charles Spaak, leur copieux dialogue, qui reste mesuré intelligemment et avec sensibilité, la mise en scène prenante, cadencée sans ostentation, de M. Jean Renoir, une interprétation d’ordre supérieur, il y a cela, et, au fond, du cœur et de la raison.

Des scènes mémorables ne sont pas intercalées comme des clous. Le première survenue d’un prisonnier en travesti, la fête joyeuse, en présence des officiers allemands, interrompue par la Marseillaise, chantée par Français et Anglais, le son discret d’un harmonica à Maréchal en prison par une sentinelle ennemie, mais fraternelle ; la mort de Boeldieu, blessé par le commandant allemand, leur dernier entretien si expressif et sincère, presque affectueux, où se manifeste, mais sans cruauté, l’idée de caste, tout cela fait corps avec le reste, avec l’invitation des prisonniers russes à leurs camarades français de partager le contenu d’une grande caisse expédiée par l’impératrice, puis la surprise irritée de ne découvrir dans ce colis que des livres — bientôt brûlés — tout cela est complété par des exercices de jeunes soldats, par des propos à méditer — même celui que tient Maréchal à la vache wurtembergeoise dans une étable — par une atmosphère de réalité sensible.

Les bruits ont une importance, et les pas et les commandements, et les chœurs, mais aussi, et ce n’est plus très fréquent au cinéma, les images, images qui vibrent.
Le grand Eric von Stroheim n’est plus metteur en scène et auteur. Souhaitons qu’il le redevienne. En attendant, il représente le commandant avec ses moyens et ses attitudes qui sont plus que du talent. Dirons-nous que c’est là du pittoresque humain ? Il est aussi fort, peut-être plus, que dans Pour l’humanité et, cette fois, il n’est pas un personnage de drame fictif, ni un traître.
Parfaits sont MM. Fresnay, Boeldieu étonnant et qui, fier, évite pourtant de froisser ; Jean Gabin, un Maréchal spontané, mieux que typé ; tous deux, d’ailleurs, accumulant des nuances de vérité. M. Carette n’a jamais pu montrer jusqu’ici le talent dont il fait preuve cette fois en lieutenant faubourien, titi imitateur de Mayol, lanceur de calembours usés et, un moment, placé  dans une situation dramatique. M. Gaston Modot, à son habitude, est excellent. Mlle Dita Parlo, d’une frappante vraisemblance, sans coquetterie de cinéma, est l’Allemande dont le mari et les frères ont été tués là où leur nation remporta des victoires.
Complimentons la petite fille que gâtent, un soir de Noël, Rosenthal et Maréchal. Cette petite fête aux notations justes, digne de faire réfléchir, qui l’oublierait ?

Le mot « illusion » est prononcé par Rosenthal à propos de guerre. La grande illusion, titre du plus fameux des ouvrages de Norman Angell, est, dans l’ouvrage imaginé par MM. Jean Renoir et Charles Spaak, l’idée attachée à la guerre, la pire chose, la plus horrible et la plus bête. Certes, cette idée, non exprimée dans le film, est à sa base. Ce « non exprimé » indique précisément une des vertus de La Grande Illusion qui non seulement n’introduit pas dans son dialogue des considérations ne découlant pas de l’action même, mais se soutient par une thèse. Les auteurs n’accumulent pas des faits plus ou moins arbitraires. Ils ne cherchent point a amener une conclusion après une série d’événements fabriqués tout exprès. Ils présentent ce qui est avec art et franchise à la fois.
La Grande Illusion, œuvre forte, a une âme.

Lucien Wahl

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La bande-annonce de La Grande Illusion (sous-titres anglais)

Le dossier spécial ( et très complet avec extraits du film) sur le site de Laurent Bigot Mon Cinéma à Moi.

Le dossier pédagogique (à télécharger en pdf) sur le film sur le site de la Mission Centenaire 14-18

L’histoire du film sur le site de la revue L’Histoire par Christophe Gauthier et Natacha Laurent (paru en 2012)

La fameuse scène de Gabin en prison : Fous-moi la paix, t’entends !… J’en ai marre, t’entends.., marre ! Je veux voir clair… La merde, ici ! Je veux voir clair et entendre parler français…, parler français…, français, tu comprends, parler français !

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