Quelques idées de Max Linder (Cinémagazine 1924)


A l’occasion de la mort de Max Linder le 31 octobre 1925 il y a 90 ans, nous souhaitons lui rendre hommage à travers plusieurs articles.

C’est dans le n°48 daté du 28 novembre 1924 de Cinémagazine que parait ce discours de Max Linder.

Passionnant, il éclaire d’un jour nouveau (du moins pour ceux qui la connaissent mal) la fin de carrière de Max Linder, qui se suicidera donc moins d’un an plus tard. Il apparaît combatif avec des idées (un peu naïves) pour sauver le cinéma français et l’aider à rivaliser avec le cinéma américain. Si parfois il se fait moraliste (les bons sentiments faisant rarement les meilleurs films), il faut relever sa conviction sur l’importance du scénario, la raison pour laquelle il s’adresse à ces auteurs dramatiques, celle en faveur des droits d’auteur au cinéma à une époque où cela n’a rien d’évident.

Malheureusement pour lui, son dernier projet Le Chevalier Barkas ne sera jamais achevé.

Sans doute son film le plus ambitieux, le scénario était né à la suite de cette rencontre avec ces auteurs dramatiques français. Max Linder avait commencé à tourner les repérages de ce film à Sion (Suisse), cf le site Max Linder.de. Signalons que l’assistant réalisateur était… René Clair.

Cinémagazine du 28 novembre 1924

Cinémagazine du 28 novembre 1924

Quelques idées de Max Linder

Notre ami Max Linder réunit dernièrement en un dîner au « Claridge » une cinquantaine de nos confrères et de nos auteurs les plus en vue, afin de leur exposer ses idées sur le cinéma de demain, et solliciter leur collaboration à l’élaboration de scénarios qui doivent, en augmentant l’intérêt de notre production, lui ouvrir les portes de l’étranger et faire ainsi œuvre de bonne propagande pour la France, trop souvent mal connue, donc mal jugée, en dehors de nos frontières.
Nous reproduisons ci-dessous le discours prononcé par Max Linder à l’issue de ce dîner.

Messieurs,
Rassurez-vous ! Comme ces feuillets vous l’indiquent déjà, je ne suis pas orateur et je n’abuserai pas de la sympathie que vous avez bien voulu me témoigner en venant ici ce soir, pour vous asséner un discours en trois points et en un nombre incalculable d’épisodes, pardon ! de périodes !…
Simplement, je veux vous remercier d’avoir répondu à mon appel.
C’est une grande fierté pour moi que des artistes véritables, des écrivains dont beaucoup sont ou déjà célèbres ou en passe de le devenir, aient bien voulu s’intéresser à une entreprise comme celle à laquelle je vais, dès maintenant, dévouer tous mes soins et toute mon ardeur. Votre collaboration, messieurs, j’en suis convaincu, aura des conséquences heureuses, des conséquences importantes. Pour moi, c’est évident, pour vous, je le souhaite de tout mon cœur, et pour l’avenir du Cinéma français, j’en suis certain.
Je voudrais vous faire partager ma conviction et il me semble que si j’y réussis, je vous aurai adressé un remerciement digne de vous.
Beaucoup de travail et de persévérance, et un peu de chance aussi, m’ont permis d’acquérir une certaine expérience des choses de mon métier, et je voudrais, en peu de mots, vous dire les espérances qui me guident.

Si l’idée m’est venue d’un film auquel collaboreraient un certain nombre d’auteurs, c’est qu’à mon avis la plupart des écrivains témoignent encore à l’égard du cinéma une méfiance qui va chez quelques-uns, — et fort injustement, j’en suis persuadé — jusqu’au dédain et au mépris.
Eh bien ! Messieurs, si trop d’auteurs se méfient du cinéma, s’ils le dédaignent et s’ils le méprisent c’est qu’ils ne le connaissent pas assez. L’amour, a écrit Léonard de Vinci, c’est la connaissance, connaissez le cinéma, approfondissez ses possibilités, et vous l’aimerez.
De même qu’un auteur dramatique n’apprend vraiment son métier qu’en faisant jouer des pièces, en les faisant répéter, en assistant au lent travail des répétitions, en voyant, sous ses yeux, peu à peu, les comédiens réaliser par la parole, par les attitudes, par la mise en scène ce qui ne fut à l’origine qu’une rêverie de son imagination, les auteurs qui voudront tenter d’exprimer leur pensée au moyen du cinéma ne mesureront vraiment tout ce nouveau champ d’activité qu’en le piétinant à nos côtés, en collaboration étroite et fraternelle avec les sunlights.

Messieurs, au cours du film que nous allons faire ensemble, je souhaite que vous veniez le plus possible vous rendre compte, par vos propres yeux, de notre technique, des problèmes que la lumière nous propose sans cesse et des solutions que nous nous efforçons de leur donner, dans le cadre précis mais remuant du scénario.
Et si, d’un coup, les auteurs qui veulent bien m’honorer de leur collaboration et de leur confiance, sont gagnés à la cause que je plaide et deviennent, dans l’avenir, des créateurs d’images cinématographiques, aussi passionnés dans cet art nouveau qu’ils le sont pour la littérature et la poésie, je pourrai me dire que ma petite idée a eu du succès. Le niveau général des productions de l’écran se sera, sans doute, élevé de quelques degrés et le public innombrable des cinémas ne s’en plaindra pas, certainement.

Ici, je dois ouvrir une parenthèse et déclarer que je suis d’accord avec ceux d’entre vous qui m’ont parfois objecté que le seul moyen d’avoir de bons films, c’est-à-dire de bons auteurs, c’était de les bien payer. Je suis de leur avis et, pour ma part, je ne lésinerai jamais à cet égard. Mais il est difficile de préjuger du succès d’une idée avant d’avoir vu d’abord sa matérialisation, puis constaté les réactions du public devant elle, et, par conséquent, il est délicat d’apprécier sa valeur marchande, voilà pourquoi, Messieurs, je suis partisan des droits d’auteur au cinéma, comme au théâtre.

Que le film qui enrichit l’exploitant, enrichisse également l’auteur, c’est la justice — absolument comme la pièce de théâtre qui fait recette, comble à la fois l’heureux directeur et l’heureux auteur. Sur cette question, d’ailleurs, tout le monde, aujourd’hui, me parait à peu près d’accord.
Or, j’attire votre attention sur ce fait que dans les conditions actuelles de la production cinématographique, si demain les exploitants, dégrevés des taxes qui les écrasent, pouvaient entrevoir la possibilité de laisser la Société des auteurs percevoir des droits dans toutes leurs salles, il n’en rentrerait qu’une part infime dans la caisse des auteurs français.
Pourquoi ? — Parce que, partout, nous nous sommes laissés distancer par nos concurrents étrangers.

Un seul des directeurs de nos grandes firmes françaises, M. Aubert (Louis), essaie de lutter contre le flot envahisseur ; mais, ni les autres directeurs de nos maisons d’édition, ni notre gouvernement, mal renseigné, n’ont eu assez de prévoyance et d’énergie pour réserver à notre art cinématographique, la place que son origine française et son importance économique, sociale, morale et intellectuelle, méritaient bien largement pourtant dans les salles des uns et dans les méditations de l’autre.
Sur le déficit matériel que nous vaut l’espèce de carence dont nous souffrons, je n’insiste pas ; c’est le côté prosaïque et commercial de la question.

Il y en a un autre qui ne nous touche pas moins : c’est le côté moral. Je suis étonné, permettez-moi de le dire, que le service de la propagande à l’étranger qui fonctionne, parait-il, au ministère des Beaux-Arts, ne s’en soit pas depuis longtemps plus énergiquement préoccupé qu’il ne le fait. Messieurs, je vais parler d’expérience et évoquer quelques minutes pénibles de ma carrière.

Dans un grand « palace », entre Los Angeles et Beverly Hill, se donnaient, et se donnent toujours, sans doute, des fêtes hebdomadaires auxquelles toute la haute société des environs se réunissait, fêtes somptueuses dédiées tour à tour à des pays différents. Selon le pays évoqué, un cadre spécial était établi par la direction, le personnel revêtait des costumes composés pour achever de donner l’atmosphère que l’on voulait recréer, et des accessoires fabriqués exprès étaient distribués au public choisi de ces fêtes mondaines.
J’avais assisté à la fête italienne qui m’avait ébloui. C’était Venise que les organisateurs avaient fait revivre, avec ses gondoles, des mandolines, de jolis chants, des reproductions de tableaux célèbres. Le directeur de l’établissement me demanda de présider la fête française qui était la prochaine. J’acceptai, très fier, et soucieux de ne pas paraître trop indigne d’une présidence qui me semblait aussi redoutable pour ma modestie que flatteuse à ma qualité de Français ; j’arrivai au palace, en me demandant quelle vue de mon pays avaient pu choisir les organisateurs de ces fêtes pour l’évoquer aux yeux et au cœur de leur clientèle cosmopolite. L’avaient-ils prise dans notre histoire ? Assisterais-je à une reconstitution. Verrais-je Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans, Napoléon passant une revue de la garde, l’apothéose de Victor Hugo ou de Pasteur ?…
En arrivant, Messieurs, mon cœur se serra.

Le fond de la salle représentait un bar de Montmartre. Les garçons étaient costumés en apaches, les accessoires étaient des foulards rouges et la soirée était une valse chaloupée !…
Voilà comment des étrangers, naïvement, et sans vouloir nous offenser le moins du monde, peut-être, avaient eu l’idée de représenter la France et Paris. Eh bien ! Messieurs, cette idée de la France et de Paris, cette idée parodique, et grossière, et fausse, il appartient au cinéma de la détruire.

Si vous saviez comment dans la plupart des films américains on représente le Français, vous en auriez honte.
Mais aux images fausses que l’on exhibe de nous, de notre apparence physique comme de notre figure morale, qu’oppose notre programme ?… Rien. !
Trop souvent, dans nos films comme dans nos pièces, ce sont les thèmes les plus scabreux, l’adultère, le fameux triangle du mari de la femme et de l’amant que nous projetons aux yeux de nos concurrents et de nos adversaires.
Dans les films américains, par exemple, leur belle santé physique, leur morale parfois un peu naïve mais toujours saine, triomphent aisément sur l’écran par comparaison avec le Français qu’ils représentent, neuf fois sur dix comme un vilain bonhomme, tandis que la Française, neuf fois sur dix aussi, évoque sur leurs écrans la dame empanachée et vénale que nous appelons chez nous « une grue ».

Nous devons vouloir que cette légende finisse et lutter contre une calomnie qui a trop duré.
Comment ? Au moyen de bons films où nous montrerons à l’univers la vraie France, celle qui travaille, celle qui pense, celle que nous savons bien, nous autres, être ailleurs que dans les boîtes de nuit de Montmartre.
Réhabilitons nos mœurs, notre idéal, notre pensée sur l’écran !…
C’est à une besogne d’artistes et de bons Français que je me permets de sonner, ce soir, le ralliement !…

J’aurais pu rester en Amérique, y faire toute ma carrière et continuer d’y ramasser des dollars !
Je ne l’ai pas voulu… je n’ai pas pu !…
J’aime mon pays, ses mœurs aimables, la gentillesse de nos relations, j’aime Paris, j’aime nos vieilles maisons provinciales où une histoire qui nous est chère deux fois parce qu’elle est la nôtre et parce qu’elle est belle, a laissé des souvenirs toujours vivants pour nous, et je n’ai pas pu rester là-bas ! ..
Mais je veux que mes films y retournent, je veux, là-bas, qu’ils voient que nous pouvons ici, chez nous, travailler aussi bien qu’eux. Dans le film pour lequel vous avez bien voulu m’assurer de votre précieux concours, nous leur montrerons quelques-uns de nos beaux paysages, de nos châteaux historiques et une histoire où il y aura de l’émotion, de la bravoure, de la noblesse, enfin… des choses de chez nous.

Mais, Messieurs, ne croyez pas qu’il nous suffira de faire de beaux et de grands films pour triompher sans délai de la concurrence étrangère. Il y a lutte déjà, et la lutte continuera, violente, entre nos productions et celles de l’étranger.
Et plus que jamais nous devons attirer sur le sort de l’industrie cinématographique française l’attention du gouvernement et adresser un appel véhément à la conscience des directeurs de cinémas français. Les Américains devront accepter de faire passer chez eux nos bons films. Il y a une réciprocité à exiger et à organiser dans les échanges internationaux.
Il est inadmissible qu’un film français ne puisse être présenté, à l’heure actuelle, sur les boulevards absolument envahis par le film américain.
J’élève ma protestation véhémente contre cet envahissement sans réciprocité : ou bien les Américains accepteront de passer nos beaux films chez eux, ou bien par n’importe quel moyen nous supprimerons tous les leurs chez nous.
Qu’en Amérique, les Américains refusent obstinément de passer nos films, soit ! Mais qu’en France, ils nous empêchent de passer les nôtres, non !

Messieurs, je m’excuse d’avoir prolongé ma causerie et je vous adjure pour finir, d’aider au triomphe du cinéma français.
A la base du film, il y a le scénario, l’Idée.
La France, terre classique de l’Imagination, dès que vous le voudrez sérieusement, Messieurs, l’emportera sur tous ses concurrents dans le domaine infini du cinématographe.
Dans notre intérêt moral, intellectuel et économique, que la France s’empare sans plus tarder de la place à laquelle votre imagination peut lui donner droit.
Je lève mon verre à vos santés et à celle du cinéma français !…
MAX LINDER

Max Linder dans Cinémagazine du 28 novembre 1924

Max Linder dans Cinémagazine du 28 novembre 1924

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Un court article dans Paris-Soir daté du 3 novembre 1924 nous en apprend plus sur les auteurs dramatiques qu’a sollicité Max Linder pour ce qui devait être Le Chevalier Barkas.

COURRIER CINÉMA – NOS ARTISTES

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M. Max Linder vient d’imaginer un scénario dans lequel, après s’être réservé un rôle digne de lui, il a eu l’idée d’appeler des artistes et des écrivains renommés.

De cette collaboration, le célèbre comique du Cinéma français attend des résultats originaux. M. Max Linder réserve à chaque idée acceptée par lui et utilisée dans son film, les chances d’un concours. Le jour de la première représentation publique du nouveau film en effet chaque spectateur recevra un bulletin de vote sur lequel il inscrira l’idée cinématographique qu’il aura jugée la plus intéressante. L’auteur de l’idée qui aura recueilli le plus grand nombre de suffrage recevra un prix de vingt mille francs. Le dépouillement du scrutin aura lieu entre la répétition générale, qui sera donnée l’après-midi et la première le soir même. C’est au cours de la soirée que le vainqueur sera proclamé et que le prix lui sera entièrement, versé.

Parmi les écrivains qui ont. d’ores et déjà accepté de prêter leur précieux concours à M. Max Linder, nous pourrons citer :

MM. Marcel Achard, Gabriel Alphaud, P.-A. Antoine, Armory, Bécan, Marcel Berger, Bétove, René Blum, Gabriel Boissy, Jean Botrot, Francis Carco, Michel Carré, Chabannes, Jean Chataigner, Gustave Coquiot, J.-L. Croze, Georges Delaquys, Hugues Delorme, Robert Dieudonné, Roland Dorgelès, Henri Duvernois, Henry Dupuy-Mazuet, René Fauchois, J.-J. Frappa, Henry Fursy, Félix Gandera, José Germain, Maxime Girard, Reynaldd Hahn, René Jeanne, Roger Lion, Alfred Machard, Armand Massard, Max Maurey, Michel Georges, Michel Monézy-Eon, André Obey. Poulgy, R. Praxy, André de Heusse, Marcel Rouff, Guillot de Saix, Georges Toudouze, Alfred Vercourt, René Wismer, Pierre Wolff. etc.

Max Linder attend de nouvelles adhésions encore.

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

Le site consacré à Max Linder (allemand).

Un bel article sur Max Linder et sa fille Maud sur le blog la culture entre 2 chaises.


REGARD 151 – Entretien avec Maud Linder – RLHD.TV par regardezleshommesdanser

Max Linder dans ses oeuvres.

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