Fréhel fait ses débuts à l’écran (Pour Vous 1932)


C’est dans le n°179 daté du 21 avril 1932 de Pour Vous que l’on cet article sur la grande chanteuse réaliste Fréhel.

Fréhel dans Pour Vous du 21 avril 1932

Fréhel dans Pour Vous du 21 avril 1932

Fréhel,  chanteuse  réaliste,  a fait  ses  débuts  à  l’écran

Dans les cabarets de nuit, dans les boîtes, dans tous ces endroits changeants où l’on va le soir, et qui, pour nous tenter, se déguisent en aquarium, en cirque de fantaisie aux agrès immobiles, en navire toujours à l’ancre, peuplé de faux marins dont le hâle est fait du « brun soleil » des parfumeurs, dans les sous-sols pleins de fumée où les lampes dorées font oublier l’heure, de Montparnasse à Montmartre, de l’Océanic à L’Ange Rouge, en passant par Le Bœuf, on connaît Fréhel.

On la connaît aussi dans ces music-halls de quartier, qui avec leurs orchestres de bastringue, leurs acrobates, leurs prestidigitateurs, leurs diseuses à voix, et leur public houleux et gouailleur, prompt aux larmes comme à la mise en boîte, continuent tant bien que mal la tradition perdue du café-concert.
Mais quand Fréhel paraît, massive dans sa robe simple, et le regard perçant sous la frange ébouriffée des cheveux courts, que ce soit faubourg Saint-Martin ou devant les femmes élégantes et les jeunes hommes vernissés des quartiers de plaisir, partout le même silence respectueux s’établit, avec ce frémissement contenu où l’on devine l’attente enfin satisfaite, et la naissance d’une émotion choisie. Alors Fréhel chante.

Elle sait toutes les chansons populaires qui, depuis un quart de siècle, traînent les ateliers de mode et les chambres garnies et qu’ont répétées à tous les échos les accordéons plaintifs, les grêles violons des impasses et des rues barrées. Chansons sentimentales, chansons comiques, chansons tristes. L’amour les traverse, fantôme chatoyant, insaisissable, fugace, comme l’oiseau de flamme et de pierreries des contes russes. Parfois, c’est l’amour léger des années insouciantes, celui qui est bien plus rigolo à Santiago, celui qui tourne avec les chevaux de bois et qui s’abrite l’été dans une guinguette auprès de la barrière, ou sous les ombrages de l’île qui porte son nom ; mais, plus souvent peut-être, c’est l’amour menteur, celui qui brise les cœurs, celui qui conduit à la Seine, au trottoir, au paradis glacé des drogues, les filles fraîches comme le lilas, descendues de Saint-Ouen, de Grenelle ou de Montrouge.

Leur odyssée, toujours pareille, trouve son développement inexorable dans les trois couplets d’une chanson : d’abord l’enfance hasardeuse, puis l’adolescence.

On devient belle fille,
On plaque sa famille,
On plaque aussi l’atelier…

Enfin la désillusion qui suit le don trop confiant de soi-même, le regret de la pureté perdue, du bonheur impossible, et la débâcle, l’enlisement quotidien, jusqu’à la mort.

Quand je suis grise
J’dis des bêtises.
Et j’oublie mon gigolo…
Comme les copines.
Je me morphine.
Ça m’rend tout rigolo…

Parfois aussi c’est l’amour sans faiblesse et sans pitié, qui punit de mort les trahisons et qui finit, avec une grandeur sauvage, par un lingue en plein cœur…

Fréhel dans Pour Vous du 21 avril 1932

Fréhel dans Pour Vous du 21 avril 1932

Pour faire accepter, à un public ironique, blasé, chuchoteur et sophistiqué, ces complaintes naïves et brutales, où la gaucherie de l’expression côtoie souvent le ridicule, pour que leur poésie profonde éclate et paraisse évidente même aux moins poétiques auditeurs, il faut une autorité formidable, en même temps qu’un charme rare. C’est l’apanage de Fréhel.

Sa brusquerie bon enfant, sa verve populacière et qui ne recule pas devant les gestes robustes d’une obscénité sans détours, l’éclat direct de ses yeux étirés par le fard, enfin l’ampleur magnifique de sa voix grave qui roule et monte comme un orage, tout en elle arrête, séduit, subjugue. Elle transporte avec elle son atmosphère personnelle, faite de violence, de compréhension, d’une certaine lassitude désespérée, et de douceur enfouie sous les casemates bétonnées de l’expérience.
Elle oblige au respect, comme tout être qui, ayant beaucoup vécu et ayant traversé les plus terribles crises, en sort brisé mais victorieux, et domine malgré tout ce qui l’abat.

Comme le cap dont elle porte le nom, Fréhel est bretonne. A quatorze ans, les cheveux dans le dos, elle débutait au café de l’Univers, là où se trouve aujourd’hui la Kermesse Wagram. Elle chantait les chansons de Montéhus, et ces valses lentes dont se berçait l’avant-guerre.

L’amour est menteur, garde ton cœur.
Garde-le, ma jolie Madeleine…

Elle devait chanter, par la suite, bien des romances nouvelles, sur bien des scènes différentes. Une fois, elle disparut. Elle resta absente onze ans et demi. On la croyait morte. Mais Fréhel, tout simplement, faisait les délices de la Roumanie.

Elle y resta sept ans ; on l’adorait ; elle tutoyait la reine. Ensuite, elle alla à Constantinople, où elle devait passer quatre ans et demi. Période pénible où tout n’était pas rose tous les jours. Enfin, elle rentra à Paris, à fond de cale, et l’on revit, à l’Olympia, l’« inoubliable et inoubliée » Fréhel.

Malgré ce trou de plus de dix ans dans sa carrière, elle ne devait pas tarder à reconquérir sa place. Aujourd’hui, Fréhel représente la vraie chanson populaire, non pas celle qu’essaient vainement de fabriquer les écrivains bourgeois, mais celle qui monte vraiment des cœurs simples, de la rue et du trottoir.

En Amérique, le seul pays au monde où les chansons soient aussi belles qu’en France, le cinéma aurait depuis longtemps porté l’image et la voix de Fréhel jusqu’au fond des plus lointaines provinces, comme il porte l’image et la voix de Lee Morse, avec les accords nonchalants de sa guitare mélancolique. Ici, on vient juste de la découvrir. On lui a donné, dans Cœur de Lilas, un rôle trop court, qui suffit cependant pour qu’elle reste fixée dans toutes les mémoires. Espérons qu’on n’en restera pas là. Et puisqu’il existe si peu de bons films courts, pourquoi ne ferait-on pas, avec Fréhel, des « shorts » qui illustreraient ses plus belles chansons, et qui la placeraient dans un décor familier où elle évoluerait à l’aise, les tonnelles sentimentales du bord de la Marne, par exemple, ou l’asphalte éternellement battu par la lente promenade des hauts talons tournés, ou la demi-obscurité d’un bar plein de visages las et fardés, tournés tendus vers une voix émouvante et superbe comme vers l’espoir?…

André R. Maugé

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus

la page biographique de Fréhel sur le site Du temps des cerises aux feuilles mortes (avec des extraits audio).

Une autre page biographique assez complète par Frégus sur le site Agoravox.

Jean Gabin & Fréhel chante « La môme caoutchouc » dans le film Coeur de Lilas d’Anatole Litvak en 1932.

En 1936, Fréhel apparaitra dans Pépé Le Moko de Julien Duvivier dans cette scène déchirante et chante « Où est-il donc ? »

 

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