Falconetti (Les Dimanches de la Femme 1930)


Pas facile de trouver une interview de Falconetti dans la presse de l’époque malgré son succès dans La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer.

Nous en avons finalement trouvé une dans le n°409 daté du 05 janvier 1930 de la revue… Les Dimanches de la femme qui est le supplément de la « Mode du jour », le journal de la femme de France (tout un programme !).

Ce post s’inscrit dans notre série consacrée La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer (le premier est ici, le second et le troisième ici).

NDLR. Nous nous excusons pour la mauvaise qualité des reproductions suivantes mais elles sont disponibles dans cet état sur le site de Gallica.

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

 

Une grande artiste : Falconetti

FIN d’acte. Je l’attends dans un coin de la grande loge fleurie pendant que l’habilleuse, entr’ouvrant la porte qui donne dans les coulisses, laisse entrer une fusée d’applaudissements. La porte se referme. Une minute de silence. Et soudain,voici Falconetti.

Avec la meilleure grâce du monde, ce soir, tandis que s’affaire autour d’elle l’habilleuse, la belle artiste répond au classique interrogatoire.

Les débuts de ma carrière ? Voyons…. Je sortais du Conservatoire, classe de Duminy… C’était en 1919. Je débutai à l’Odéon dans La Vie d’une femme de Saint-Georges de Bontélier. Puis la Comédie-Française me fit le très appréciable honneur de m’appeler. J’y jouai Amoureuse de Porto Riche, et Rosine du Barbier de Séville. Bon… Quelle triste maison que le Théâtre-Frauçais. J’étais aussi trop indépendante pour me soumettre à la hiérarchie désuète qui fait loi là-bas, j’ai repris ma liberté… Je créai Le Miroir qui fait rire, cette pièce moderne et charmante de Marcel Espiau. Je créai La Féerie amoureuse de Saint-Georges de Bontélier. Quoi encore… Une pièce de Bataille au Vaudeville, Charley au théâtre Michel, Miche d’Etienne Rey, Lorenzaccio de Musset, à la Madeleine. J’ai aussi tenté une expérience assez risquée en ressuscitant la légendaire et délicieuse figure de Pierrot dans la pantomime L’Enfant prodigue. J’ai joué l’immortelle Dame aux camélias, qui tint longtemps l’affiche au théâtre Sarah-Bernhardt. Eh bien, vous voyez que je suis déjà presque « une ancienne » !

— Oui… j’ai toujours entendu dire cela par les «moins de trente ans». Mais jamais par les«plus de cinquante »… Quel est le rôle que vous avez particulièrement aimé?

Celui de l’inquiétant Lorenzaccio.

J’aurais dû m’en douter.

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Quel rôle en effet pouvait mieux convenir, mieux s’adapter à ce vibrant talent, à cette fantaisie si délicate et subtile, à cette comédienne poète aux yeux verts ?

Quel rôle, sinon celui de l’unique film qu’elle a tourné il y a un an, le chef-d’oeuvre de Carl Dreyer, présenté au public cette année seulement, La Passion de Jeanne d’Arc. Maintes fois sollicitée par des metteurs en scène, Falconetti avait toujours refusé d’être infidèle au théâtre qu’elle aimait plus que tout au monde — et qu’elle continue, du reste, à aimer de la même absolue passion. Mais vint Carl Dreyer. Le génial danois, auteur d’une oeuvre magnifique, Le Maître du logis, en méditait une autre, le Procès de la mort de Jeanne d’Arc. Il sut convaincre l’artiste qu’il avait choisie entre toutes. Et Falconetti accepta de vivre la page la plus poignante de notre histoire, de devenir l’humble fille réaliste et mystiquc dont rêvait Dreyer, si différente de la Jehanne des traditions fades ou grandiloquentes.

La belle comédienne, ne peut évoquer sans émotion ces mois de travail.

Il fut si passionnant pour moi; me dit-elle, de travailler avec un homme tel que DreyerTout ce qu’il pense ; tout ce qu’il voit est entièrement original. Cette pauvre Jeanne vaincue, pantelante, soutenue par sa foi seule, c’était le plus admirable rôle qu’une artiste peut souhaiter. Je suis très fière de l’avoir interprété, et j’y ai mis toute mon âme. Avouez que, pour me conformer à la vérité historique comme à la vision du réalisateur, je pouvais bien faire le sacrifice de mes cheveux. On a dit et écrit, à ce sujet, bien des choses stupides et fausses. En réalité, avant même d’être engagée, j’avais consenti à ce sacrifice, je savais que j’aurais la tête completement rasée.
« Le seul souvenir pénible que j’aie longtemps gardé de la réalisation de ce film, c’est un épanchement de synovie, dont j’ai souffert à force de m’être agenouillée et qui m’a immobilisée pendant plusieurs semaines.

J’ai assisté, l’an dernier, à la présentation de presse de ce beau film. L’obscurité tomba sur une foule curieuse, l’orchestre préluda, et, soudain, parce que sur l’écran lumineux Jeanne paraît douloureuse, une intense émotion saisit la salle. Jeanne toute simple, Jeanne fille des champs, vêtue encore du justaucorps et de la lourde botte. L’émotion s’étendait toujours.

Cauchon, impitoyable, enlisé dans la tragique erreur, et Loyseleur, cauteleux, et tous ces moines aux masques de tourment et d’étrangeté, et cette face de Jeanne, ces yeux, ces pauvres yeux débordant de larmes. Elle était bien toute la douleur humaine —proie d’une époque violente, brutale, sectaire entre toutes. — la Jeanne palpitante, immolée comme une hostie aux passions des hommes.

Pas d’applaudissements, pas de chuchotements. Les saisissantes images de Dreyer créaient une atmosphère de piété et de pitié. Avant la fin, tandis que Jeanne, malade, tendait son bras pour une saignée, lorsque le sang fusa, on emporta de la salle, silencieuse comme une église, une femme et un jeune homme évanouis… Mais je dois m’arracher aussi à l’émotion de ce rappel.

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

— Qu’ avez-vous éprouve en voyant pour la première fois ce dédoublement de votre image sur l’écran ?

J’avoue que j’ai été un peu surprise, un peu déçue par la dureté, la sévérité impitoyable de l’écran. C’est un art bien déconcertant. Il est vrai que le sévère costume masculin que je portais, l’absence totale, de maquillage… et de cheveux y furent pour beaucoup. Je tournerai encore volontiers, mais cependant c’est le théâtre que j’aime par-dessus tout.

« Le rôle que j’ambitionne maintenant ?… Phèdre. Ame beaucoup plus complexe que celle de Jeanne, il me semble que j’en ferai une création assez personnelle.

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Falconetti dans La Dame aux Camélias

« En scène. »

La vieille et sympathique figure du régisseur apparaît quelques secondes dans l’entrebâillement de la porte…

Une poignée de mains; et Falconetti disparaît. …

Je réintègre mon fauteuil pour applaudir cette grande comédienne.

Paule Malardot

 

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Les Dimanches de la femme (05.01.1930)

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

une page sur Falconetti sur le site Terres de femmes (avec des commentaires interessants).

une biographie de Falconetti sur le site CinéArtistes.

une page assez complète (en anglais) sur le site de Carl Dreyer.

une page (en anglais) avec de nombreuses illustrations sur Falconetti et La Passion de Jeanne d’Arc sur le site LeninImports.

Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc

 

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