La Bandera de Julien Duvivier par Mac Orlan (Pour Vous 1935)


C’est dans le n°347 daté du 11 juillet 1935 de Pour Vous que l’on trouve cet article signé par Pierre Mac Orlan sur l’adaptation et le tournage tiré de son roman La Bandera réalisé par Julien Duvivier.

 

Avec le recul, notons que les chaleureux remerciements au général Franco de Mac Orlan sont embarrassants sachant la dictature que fit subir à son pays le général Franco de 1939  jusqu’à sa mort en 1975, mais le film a été tourné en 1935 avant donc la guerre civile espagnole.

 

L’acteur Vincent Lindon présente La Bandera mardi prochain, 13 octobre 2015, à Lyon dans le cadre du Festival Lumière (qui projete 8 films de Duvivier en version restaurée).

Pour Vous du 11.07.1935

Pour Vous du 11.07.1935

Autour de la « Bandera » avec Julien Duvivier  au Maroc espagnol par Pierre MAC ORLAN

Quand, il y a cinq années, j’écrivis ce roman intitulé « La Bandera », j’avais désiré faire vivre dans un cadre exceptionnel, particulièrement pittoresque, quelques aventuriers choisis. Ces hommes étaient nés d’une certaine expérience de la vie et de la connaissance de la Légion étrangère espagnole, que je connaissais pour l’avoir étudiée à Dar Riffien, son dépôt en 1929, si j’ai bonne mémoire. La guerre du Rif venait de se terminer, mais les aventuriers de Millan Astray, qui fut le créateur de la Légion étrangère espagnole, gardaient le souvenir des dures journées qu’il avaient vécues autour de Dar Drius.

Entre le roman et le film, la différence n’est pas grande. Duvivier a compris parfaitement l’atmosphère où se déroule un petit drame assez intime qu’il fallait transposer pour l’écran, en évitant d’employer la méthode psychologique qui convient à un roman. J’ai accompagné Julien Duvivier en abandonnant ma personnalité d’écrivain pour tâcher de prendre celle d’un metteur en scène, nourri de son propre livre et soumis exceptionnellement à l’étrange et élémentaire vision de la poésie cinématographique.

Dans ces conditions, j’étais préparé pour suivre le travail de Julien Duvivier, et j’ai compris, image par image, l’art d’un metteur en scène merveilleusement sensible qui, patiemment, savamment, transposait la Bandéra-roman en Bandéra-film. Il existe souvent des malentendus, purement littéraires d’ailleurs, entre les romanciers et les metteurs en scène qui s’inspirent de leurs œuvres. A mon avis, cela tient à ce que beaucoup d’écrivains ne « pensent » pas et ne « voient » pas d’une manière cinématographique qui, naturellement, supprime des nuances de psychologie et des détails impossibles à traduire par un geste.

Pour Vous du 11.07.1935

Pour Vous du 11.07.1935

Sur le bateau de Gibraltar à Ceuta. De gauche à droite : René Pignières, Jean Gabin et, assis, Julien Duvivier et Pierre Mac Orlan.

Julien Duvivier, Spaak et moi-même, nous nous sommes réunis pour établir un scénario clair, précis et néanmoins très près du livre, tel que je l’ai écrit. A mon goût, et pour avoir suivi heure par heure la création des « exterieurs », le film est tel que je l’aurais tourné, si des dons et le métier d’un metteur en scène m’eussent permis d’accomplir moi-même ce travail.

En dehors de ma propre satisfaction, j’ignore l’accueil que le grand public réservera à cette histoire violente et terriblement sentimentale. Pour maintes raisons faciles à deviner, je voudrais que « La Bandera » fût bien accueilli, car Duvivier, GabinLe Vigan, Aimos, Grandval, Castro Blancs, qui ont accompli un rude travail d’intelligence et d’endurance physique, sous un soleil tenace et ardent, méritent qu’un tel effort soit récompensé. Pour être un homme de ciné, il faut être jeune et robuste. Le cinéma est un sport qui en vaut quelques autres.

A Dar Riffien, dépôt de la Légion espagnole, où Duvivier a tourné les premières scènes de « La Bandera », Gabin, Le Vigan, Aimos se sont mêlés à la vie quotidienne des soldats.
Il n’y a point de séparation entre leur jeu et l’action collective de la cinquième bandéra, mot qui, en espagnol, signifie drapeau, et qui est pris à la Légion espagnole comme synonyme de bataillon. Il existe de ce fait huit banderas dans le Tercio de la Légion. Dans le film, c’est la cinquième, celle aux armes du Gran Capitan, qui, chaque jour, pendant trois semaines, a prêté un concours merveilleux aux projets de Duvivier.

Pour la première fois peut-être dans un film de ce genre, un groupe de professionnels-soldats de 1.500 hommes a suivi docilement l’inspiration littéraire d’un metteur en scène et d’un écrivain amicalement associés. Pour ma part, je ne sais comment remercier et le général Franco, qui a donné des ordres, et le général Benito de Ceuta, et le colonel de la Légion, don Luis Molina.

Le film, d’un commun accord avec Julien Duvivier, sera dédié aux officiers et soldats des banderas de Riffien qui ont donné leur temps dans les montagnes arides d’Half-al-Uest. Je tenais à ce que cela fût connu.

Pour Vous du 11.07.1935

Pour Vous du 11.07.1935

La troupe de Julien Duvivier au travail dans le Riff espagnol

Dans un film tel que celui-ci, il était nécessaire qu’une grande part de vérité fût employée, pour créer cette atmosphère de violence désespérée et sentimentale. Gabin, Le Vigan et Aimos ont créé d’inoubliables silhouettes de légionnaires. Pendant trois semaines, ils ont vécu de six heures du matin à huit heures du soir dans les rangs de la 5e bandéra, entourés par deux ou trois douzaines de Français au service de l’Espagne, et tous les autres aventuriers portant le « gorro » à gland rouge qui rappelle le bonnet de police kaki de l’armée belge. Les montagnes riffaines formaient un cadre digne de la mort de Gilieth, le héros du film. Plusieurs scènes furent également tournées à Xauen, une petite ville arabe andalouse, parfaitement dissimulée dans les djebels. C’est une vision du Maroc encore peu connue, et qui ne peut se comparer aux paysages traditionnels popularisés par le film et l’image.

Pour Vous du 11.07.1935

Pour Vous du 11.07.1935

Les assistants de Duvivier, aidés par les légionnaires, essayent de chloroformer un mulet qui doit paraitre mort dans une scène de « La Bandera »… mais l’animal parait rétif à ce genre d’opération.

Je résume, naturellement, tous les éléments qui feront la personnalité de ce film où la passion cède toujours devant les lois de la fatalité. Légionnaires de Riffien, et vous Jean Gabin, Le Vigan et Aimos, vous avez connu pendant quelques jours un destin arbitraire.

Il y a, encore enfermée dans des boîtes de tôle, une mystérieuse pellicule dont je voudrais déjà connaître la révélation sur l’écran. Je ne pense pas que je pourrai me tenir dans la salle obscure comme un spectateur indépendant. Trop de vérité fut mêlée à la trame littéraire de ce film pour que l’émotion en soit absente.

Mais il m’est difficile de parler de cette œuvre, si ce n’est pour louer Julien Duvivier, que je connais depuis sept ans, et dont j’ai attendu patiemment qu’il prît en main ce livre. Ceci est la confession d’un romancier satisfait sans arrière-pensée.
P. M. O

Pour Vous du 11.07.1935

Pour Vous du 11.07.1935

Jean Gabin, le Ponce-Pilate de « Golgotha », est devenu l’un des légionnaires de « La Bandera »

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La bande-annonce de La Bandera

La présentation du film par Raymond Chirat à l’Institut Lumière en 2013

La programmation des 8 films de Julien Duvivier (en version restaurée) projeté dans le cadre du Festival Lumière 2015.

 

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