La Passion de Jeanne d’Arc par Léon Moussinac (L’Humanité 1928)


C’est dans le n°10834 daté du samedi 11 août 1928 du quotidien L’Humanité que le critique Léon Moussinac publie son article consacré à La Passion de Jeanne d’Arc, le film de Carl Dreyer auquel nous consacrons plusieurs posts.

Puis il ajoute un nouvel article le 02 novembre 1928 à propos de la Censure dont fait l’objet le film (à lire ici).

 

L'Humanité du 11.08.28

L’Humanité du 11.08.28

Le procès et la mort de Jeanne d’Arc par Léon Moussinac

paru dans L’Humanité le 11 aout 1928

Il y a longtemps que la cinématographie ne nous avait donné une oeuvre sincère.
On a si rarement l’occasion de dire du bien d’un film que je ne saurais attendre la mise en exploitation de la Jeanne d’Arc de Carl Dreyer pour en faire l’éloge et la critique. Ce faisant, je serai encore un des derniers à en parler, car le public a déjà été largement averti et informé par la publicité.

Il est vrai qu’il peut y avoir confusion dans son esprit, car il y aura sur Jeanne d’Arc deux films : l’un français; l’autre étranger légalement. Il s’agit, aujourd’hui, du film « étranger » parce que réalisé par un Danois, en France, avec des artistes français, d’après un scénario français, vertu du contingentement, du décret Herriot et d’autres foutaises bistrotières.
D’ailleurs, ceci ne nous importe qu’autant que la publicité s’évertuera à susciter la concurrence et la confusion entre deux œuvres certainement très différentes de conception, mais dont nous ne pouvons encore parler par comparaison.
Le film de Carl Dreyer constitue un cas tout à fait isolé dans la production internationale actuelle. Plus curieusement encore, il constitue également, en tant que film, un cas isolé dans l’œuvre du cinéaste. Ici la personnalité du réalisateur, bénéficiant de conditions exceptionnelles, a bousculé ou truqué les modes « normaux » de création cinématographique.

On connaissait déjà Carl Dreyer, en France, grâce à deux films très différents l’un de l’autres, mais qui révélaient tous deux une sensibilité, une sincérité, une dignité, un accent assez rares pour être remarqués La Quatrième Alliance de Dame Marguerite et Le Maître du Logis.

En s’attaquant au thème de Jeanne d’Arc, sur un scénario de Joseph Delteil (dont il est difficile de connaître l’utilisation exacte, ce texte n’ayant pas été publié), Dreyer n’a voulu retenir, presque hors de toute légende, et sans mise en scène au sens vulgaire du mot, que le sens profondément humain du procès et de la mort de la Pucelle, en opposant le désintéressement à la veulerie et à la turpitude, le courage à la lâcheté, en exaltant une souffrance nue qui ne découvre de secours, sinon de refuge, que dans la certitude pathétique de sa foi.

Le parti pris de réalisme, la puissance aiguë des images, accusent cette volonté, cette recherche soigneuse du cinéaste, si bien qu’il ne surgit plus de ce déroulement de documents implacables, le plus souvent, que le jeu d’une pauvre fille inspirée ; noble et misérable, en proie aux jugés à tout faire. Le tribunal, que préside Cauchon, n’est plus composé d’un clergé traître à son pape et à son roi, mais d’hommes pour qui vivre n’a point d’autre sens que de monnayer en tous temps et en toutes circonstances sa vertu et de faire marché de sa conscience ; par là, il prend signification symbolique et se hausse presque à la synthèse. Son hypocrisie, sa bassesse le mettent en accusation devant le monde, si bien qu’on n’a pas l’impression très nette d’assister à un procès soigneusement situé dans le temps, mais hors d’une époque de convention, à un drame dont on découvrirait facilement tant d’exemples plus obscurs dans l’histoire de la lutte de classe !

Le caractère vivant d’humanité sauve le film de Dreyer des banalités qui menaçaient de le submerger et de prêter à ces images un aspect superficiel insupportable. Il suffit, pour comprendre ce danger, de se souvenir de tant de drames « historiques » de l’ancien, et du nouveau monde et pour mesurer les qualités du Procès et Mort de Jeanne d’Arc.

On serait très incomplet en ne marquant pas combien ce thème dépouillé d’accessoires, ce prétexte passionné, a été magnifié par l’emploi d’une technique originale dont on n’a pas d’exemple en cinématographie. Une nouvelle preuve que l’expression est fonction de la technique, que la forme toute au service du fond enrichit le fond à l’extrême. On sait que Carl Dreyer a supprimé délibérément tout maquillage des acteurs, qu’il a utilisé au maximum les gros plans et qu’il a usé de toutes les possibilités expressives de l’angle de prise de vues.

La suppression du maquillage prête aux visages une force étrange, terrible, qui accuse singulièrement le jeu intérieur des sentiments ou des pensées des personnages. Tous les bertillonnages du monde identifient moins du dehors que tel détail de physionomie ne révèle, du dedans, tel gros plan d’une bouche, d’un oeil, d’une ride, d’une main saisis photographiquement dans un mouvement provoqué avec calcul et choisi avec science. Je n’en retiens pour preuve que les visages des juges et des bourreaux, des moines, des soldats anglais, de la foule révoltée, et celui, divers, inégal, mais souvent tragique, de l’héroïne elle-même, secouée d’angoisse, de crainte, de douleur, de sacrifice, tour de force unique à l’écran, réalisé par Mlle Falconetti, sans fioritures, sans concessions au public, sans esprit de vedette, avec la collaboration autoritaire de Carl Dreyer. Les décors sont réduits au minimum. Quelques surfaces blanches propres au jeu des lumières, et qui tiennent uniquement un rôle plastique contre toute « reconstitution ».

Quant à la richesse et à la variété des angles de prise de vues tout entiers au service de l’expression même — car jamais on ne sent chez Carl Dreyer le souci « d’épater » — elle pourrait mériter une étude spéciale dont les cinéastes de tous les pays tireraient un utile profit. Simplicité des moyens, absence de concession aux goûts du jour ou aux préjugés cinématographiques de la corporation, estime du spectateur qu’à aucun moment on ne s’abaisse à flatter. Voilà ce qu’on découvre principalement dans cette œuvre pleine de dignité, hautement sincère, et qui méritait d’être louée.

Les seules réserves à faire sont les suivantes elles intéressent le principe même de composition du film.

Celui-ci peut nettement se diviser en deux parties :

1° une sorte de commentaire cinématographique, excellent, du procès, c’est-à-dire qu’ici la qualité émouvante des sous-titres égale la qualité plastique des images, ce qui du point de vue cinématographique pur est une erreur.

2° Un véritable film, l’essence même du film, à compter de la communion de Jeanne jusqu’au bûcher, c’est-à-dire qu’alors les images seules, leur répartition et leur enchaînement servent à l’expression générale avec une ampleur, une force, une beauté remarquables. Cette vertu cinématographique apparaît éclatante car on ne manquera pas de remarquer que la première partie retient par l’intérêt technique consciemment ou non et la seconde par l’émotion dépouillée de toute littérature.

Dreyer a dû s’employer à fond pour éviter la longueur et la monotonie d’un exposé vicié dans sa conception et dans sa forme, et qu’un autre que lui eût rendu insupportable, en somme pour un résultat assez faible comparativement à celui obtenu dans la seconde partie du film.

On ne saurait terminer cette critique sans insister encore sur le caractère exceptionnel, à tous égards, de cette Jeanne d’Arc. Exceptionnel à ce point que je ne pense pas que Dreyer puisse, ni pense, utiliser des moyens semblables dans un autre film. Mais la personnalité du cinéaste est assez forte pour enrichir encore son originalité créatrice pourvu toutefois qu’il retrouve des conditions de réalisation pratiques aussi favorables.
Hasard heureux, mais hasard. L’économie sociale actuelle, en cinématographie comme ailleurs, a des lois plus rigoureuses et plus implacables.

Léon Moussinac

Le 2 novembre 1928 Léon Moussinac consacre un nouvel article sur La Passion de Jeanne d’Arc, cette fois-ci à cause de la Censure dont le film fait l’objet.

L'Humanite du 02.11.1928

L’Humanite du 02.11.1928

APRÈS LES CENSURES OFFICIELLES ET LA CENSURE POLICIÈRE LA CENSURE DE L’ARCHEVÊCHÉ
Le nouveau procès de « Jeanne d’Arc »

J’ai dit, après la présentation à la presse de La Passion de Jeanne d’Arc, par Carl Dreyer, le caractère de sincérité et la force de cette œuvre exceptionnelle. Or, par la vertu de l’Eglise et du Commerce réunis, ce film a perdu tout ce qui faisait sa valeur et le désignait à l’attention du public hors de toute publicité. On l’a si bien manié, remanié, tripatouillé, coupé, complété, qu’il ne reste presque plus rien de cette âpre beauté qui éclatait dans certaines parties de l’oeuvre. A peine si, vers la fin, un peu d’émotion s’évade encore des images. Un éclatant exemple de ce que peut faire, d’une oeuvre,qui méritait d’être justement discutée et considérée comme un événement cinématographique, une suite d’images monotones, ennuyeuses et sans vertu.

Que s’est-il passé ? Oh, rien que de très simple tel qu’il était, remarquablement monté, La Passion de Jeanne d’Arc accusait violemment un tribunal ecclésiastique à tout faire, passé à la solde du roi d’Angleterre, au nom de Dieu. L’odieux, le ridicule, l’ignominie s’étalaient sur la face de la plupart des prêtres traquant et suppliciant Jeanne jusqu’à la mort. Une agonie atroce dont l’Eglise apparaissait seule responsable. Les marchands virent là un danger : le film ne risquait-il pas, tel, d’être dénoncé du haut des chaires et d’être saboté par la clientèle catholique ? Ils crurent plus habile d’aller trouver l’archevêque de Paris et de lui demander conseil.

Le film de Dreyer a donc subi les coupures et les ajustements réclamés par l’archevêché. De la sorte, le tribunal de Rouen fait figure de tribunal presque sympathique, puisque les juges sont représentés comme voulant à tout prix sauver Jeanne de la mort, puisque la première partie du film réduit le procès à une discussion religieuse sans progression dramatique, puisqu’on a supprimé le passage où Jeanne subissait la torture, celui où elle refusait la communion et, échoppé dans les scènes du bûcher, tous les détails caractéristiques du supplice, et la fuite des prêtres.

D’autre part, les scènes qui « portaient » le plus ayant été déplacées, n’arrivant plus au moment nécessaire, ne sauraient plus émouvoir personne.

L’archevêché est satisfait qui, l’autre jour, délégua le coadjuteur de Mgr Dubois pour présider la première présentation au public de La Passion de Jeanne d’Arc. Mais les marchands, une fois de
plus, ont fait un mauvais calcul en réduisant l’intérêt d’un tel film à un épisode d’histoire et d’histoire revue et corrigée pour les patronages, car le public ne saurait plus guère répondre à l’appel de la publicité. Il serait même bien qu’il manifestât contre de tels procédés qui condamnent une fois de plus les méthodes de l’industrie et du commerce cinématographiques.

Mais Carl Dreyer, dont le nom figure tout de même sur l’écran, précédant un film qui n’est plus de lui, protestera-t-il au nom de « ses droits » ? De ces droits que nos critiques et écrivains se plaisent tant à avancer en toutes circonstances, dont ils ont — qu’ils disent — la sauvegarde, et pour la défense desquels ils se dressent (sic) chaque fois que c’est nécessaire. Au nom desquels — naturellement —  ils condamnent les principes du cinéma soviétique.

Personne ne dira rien. C’est dans l’ordre. La Société des Auteurs de Films pas plus que les autres groupements tout de même intéressés. Car Dreyer est Danois, et La Passion de Jeanne d’Arc, tourné à Paris par des artistes français, d’après un scénario de Delteil, n’est pas un film français d’après Herriot. Donc, le « cas » Dreyer n’intéresse personne. D’autant qu’on prépare fiévreusement un autre film — combien français celui-là — sur La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, du type film historique avec un grand concours de figuration, et qu’il convient que cette suite d’images constitue le vrai, le seul, l’unique, l’authentique film sur la sainte à la façon dont les portraits de Jésus-Christ, mis dans le commerce de Saint-Sulpice, constituent les seuls, uniques, authentiques portraits du fils de Marie et de Joseph.

Ce n’étaient pas assez de la censure de la commission supérieure, de la censure de Chiappe, il fallait encore que le cinéma subît la censure de l’Eglise. Au nom du commerce et de l’industrie.

De tels faits aideront-ils certains, abusés encore par un vague idéalisme de liberté et de démocratie bourgeoises, à comprendre ce que nous ne cessons de répéter ici, à savoir qu’il n’y a de liberté véritable, de démocratie véritable et de possibilité pour la pensée de la science à l’art de se réaliser que dans l’ordre révolutionnaire ?

Léon Moussinac

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

Le lien vers le site du festival Lumière à Lyon pour la projection exceptionnelle le 18 octobre 2015 de La Passion de Jeanne D’Arc, version restaurée.

Un extrait de La Passion de Jeanne D’Arc dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard.

La Bande-Annonce américaine de La Passion de Jeanne D’Arc.

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