La Passion de Jeanne D’Arc de Dreyer (Cinémagazine 1927-1929)


Faisant suite à notre précédent post sur La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer, voici une large succession d’articles et chroniques parus dans Cinémagazine entre 1927 et 1929.

 

Jeanne d’Arc doit être Française

paru dans le n°51 daté du 17 Décembre 1926

Cinémagazine du 17 décembre 1926

Cinémagazine du 17 décembre 1926

Le bruit court — nous l’avons déjà signalé – et semble prendre corps, qu’une importante firme français se propose de faire tourner une Jeanne d’Arc que Carl Dreyer mettrait en scène et qu’interpréterait Lilian Gish.

Nous avons trop loué ici même les grandes qualités de M. Carl Dreyer, dont nous avons admiré sans aucune réserve le très beau film Le Maître du logis, et nous avons trop souvent dit quel talent nous reconnaissions à Lilian Gish pour ne pas pouvoir, aujourd’hui, signaler tout le danger que semble présenter pareille collaboration.
Il faut un metteur en scène français pour réaliser Jeanne d’Arc, et il faut une artiste de chez nous pour incarner cette héroïne essentiellement française. Le culte de la vierge guerrière ne peut que courir de gros risques avec un réalisateur étranger, quel que soit son talent, quelles que soient ses bonnes intentions.

La direction de la Société Générale de Films (pourquoi ne pas la nommer ?) a le grand honneur de posséder un metteur en scène, Abel Gance, qui est admirablement représentatif de notre production nationale. Il vient de réaliser la prodigieuse épopée de Napoléon, appelée à faire le tour du monde. Pourquoi ne pas lui confier le soin d’animer la merveilleuse légende de la vierge de Domrémy ? N’est-il pas mieux qualifié que personne ?
Il saura certainement trouver chez nous une artiste ayant les dons et le talent nécessaires pour personnifier Jeanne d’Arc.
Peut-on imaginer, de plus, Lilian Gish chargeant à cheval, l’épée en main, en tête de ses troupes ? On peut être une grande artiste et ne pas pouvoir porter l’armure !
Pour ce sujet éminemment national, il faut des Français.

On sait combien nous avons ici l’esprit large et accueillant pour toutes les manifestations d’art cinégraphique, qu’elles viennent de Berlin, de Londres, de Rome, de Moscou, de New-York ou d’Hollywood. Mais nous ne voulons pas croire qu’une maison française puisse avoir un tel projet et nous espérons que la Société Générale de Films, pour la plus grande satisfaction de tous et de ses intérêts propres, ne donnera une Jeanne d’Arc que réalisée par un Français et interprétée par une artiste française.
P. M.

DANS LES STUDIOS : On tourne Jeanne d’Arc

paru dans le n°21 daté du 27 Mai 1927

Cinémagazine du 27 mai 1927

Cinémagazine du 27 mai 1927

Jeanne d’Arc est à l’ordre du jour.

Deux grands films se préparent qui exalteront les plus grandes phases de la vie héroïque de la guerrière sainte.
Les Etablissements Aubert vont éditer une Jeanne d’Arc d’après un scénario de M. Jean-José Frappa. Et, d’autre part, la Société Omnium Films, présidée par M. le duc d’Ayen, tournera une autre Jeanne d’Arc, dont M. Joseph Delteil a écrit le roman. Ne nous plaignons pas de ce dualisme. La matière est tellement riche que chacune des productions peut être très dissemblable de l’autre, et que l’on pourra encore envisager, sans leur nuire, plusieurs films illustrant les hauts faits de la Vierge de Domrémy. Aucun sujet n’est plus propre à faire rayonner au delà des frontières les plus pures traditions nationales.

A l’occasion de la première prise de vues de sa production, la Société Omnium Films avait convié Cinémagazine à venir au studio de Billancourt. C’est là, nos lecteurs ne l’ignorent pas, que furent tournés Le Miracle des Loups et Napoléon, dont M. le duc d’Ayen (Jean de Noailles. NDLR), président de l’Omnium Films, fut également le très actif animateur.
On sait que Cinémagazine s’était ému quand furent révélées les intentions de confier à Lilian Gish le rôle de Jeanne d’Arc. Il nous apparaissait qu’une artiste étrangère s’exposait à être mal accueillie du public français dans la personnification de la Vierge lorraine.

Nos craintes furent sans doute partagées par les dirigeants de l’Omnium Films, car, finalement, c’est à Mlle Falconetti, la charmante transfuge de la Comédie Française, que fut confiée cette importante création. Le passé de cette artiste, sa beauté fine et grave nous donnent tous les apaisements. Le choix est excellent et nous serions bien surpris si Mlle Falconetti ne répondait pas à ce qu’espèrent de son talent M. le duc d’Ayen et son metteur en scène M. Carl Dreyer.

Evidemment, un metteur en scène français nous paraissait s’imposer en la circonstance. Mais nous avons dit trop de bien du réalisateur du Maître du Logis — c’est sur notre initiative que ce film fut présenté aux « Amis du Cinéma » — pour ne pas lui faire confiance. Carl Dreyer apporte avec lui un bagage artistique et des connaissances techniques de premier ordre. Le goût sûr dont il a donné maintes preuves nous enlève toute inquiétude. Assuré de la collaboration de M. Pierre Champion, dont l’autorité en matière historique est au-dessus de toute discussion, entouré de techniciens éprouvés, Carl Dreyer s’efforcera de donner à Jeanne d’Arc l’atmosphère exacte qui convient à cet émouvant sujet.

Nous ne saurions mieux faire en citant cette déclaration de M. le duc d’Ayen. Celle-ci éclaire admirablement les intentions des promoteurs de cette grande œuvre :
« Nous voulons représenter ce drame pathétique, où l’innocence et la jeunesse sont victimes de la passion politique, de la vieille science théologique et juridique. Nous voulons avant tout faire un film « humain ».
« Je dois insister sur ce point, car ce sera l’idée directrice qui nous guidera pendant toute la production. Nous voulons toucher le cœur par la simplicité et par le naturel. Nous n’aurons recours à aucun lyrisme. Nous voulons émouvoir par une infinité de détails judicieusement choisis. Nous voulons faire battre le cœur de l’âme la plus simple et la plus primitive.
« Le maquillage lui-même qui, à notre avis, enlève à la physionomie son naturel, est supprimé ; aucun artiste n’aura le moindre fard sur la figure. Grâce à nos appareils très perfectionnés, nous diminuons même l’intensité de la lumière électrique sans nuire en aucune façon à la qualité de la photographie.
« En un mot, nous voulons reproduire les traits les plus véridiques et les plus touchants de la vie de l’héroïque Jeanne d’Arc, orgueil et miroir d’un peuple. »

Est-il besoin d’ajouter qu’après une aussi nette et franche explication Cinémagazine suivra avec sympathie et confiance l’exécution de ce film national que nous croyons bien choisi pour rehausser aux yeux de l’étranger le prestige de la production française.
Jean Pascal

Voici deux photographies que l’on trouve dans le n°28 daté du 15 juillet 1927 de Cinémagazine.

Falconetti (Cinémagazine du 15 juillet 1927)

Falconetti (Cinémagazine du 15 juillet 1927)

 

Cinémagazine du 15 juillet 1927

Cinémagazine du 15 juillet 1927

En  regardant  tourner… La Passion de Jeanne d’Arc

paru dans le n°44 daté du 4 Novembre 1927

Cinémagazine du 04 novembre 1927

Cinémagazine du 04 novembre 1927

Au Petit-Clamart, Carl Th. Dreyer a commencé la réalisation des scènes de La Passion de Jeanne d’Arc, situées à Rouen ; c’est tout un quartier de cette ville, telle qu’elle existait au Moyen Age, qui a été édifié à cet endroit.

Le décor représente la cour intérieure du château, où se tenait le marché, une énorme poterne avec pont-levis, et le cimetière. C’est au milieu de cette place qu’est dressé le bûcher.

Dans le décor, la réalisation de La Passion de Jeanne d’Arc se poursuit activement. Profitant des derniers beaux jours, Carl Dreyer et ses collaborateurs tournent autant que le soleil le leur permet. Néanmoins, la décroissance rapide des jours ne leur fait pas hâter inconsidérément leur travail. C’est avec la même lenteur laborieuse, avec la même patience, le même souci de perfection que les cinéastes mènent leur oeuvre vers sa conclusion.

John Camera

Falconetti en couverture du numéro du 30 décembre 1927 de Cinémagazine

Falconetti (Cinémagazine du 30 décembre 1927)

Falconetti (Cinémagazine du 30 décembre 1927)

Une Grande Présentation à Genève : La Passion de Jeanne d’Arc

paru dans le n°20 daté du 18 Mai 1928

Cinémagazine du 18 mai 1928

Cinémagazine du 18 mai 1928

On sort de ce spectacle bouleversé.
Tout y concourt. Le récit tragique par lui-même (supplice d’une âme simple) ; des détails qui atteignent sûrement les nerfs de la foule (vue du sang, d’une tête de mort dans laquelle, par surcroît, grouillent des vers blancs) ; le choix de figures ravinées et marquées de ces passions qu’engendre le fanatisme religieux; d’autres figures, bestiales, celles-là ; enfin, prototype de la douleur  humaine, le visage de Jeanne d’Arc.

Pas un instant de répit pour notre sensibilité exacerbée. Pas un rayon dans ce cauchemar. L’angoisse, dès les premières images, pèse sur vous. Petit à petit, elle nous étreint, nous serre à la gorge. Nous n’en pouvons plus d’émotion jusqu’au mot « FIN ». Alors ce fut — à la première présentation de ce film — quelques secondes encore d’un silence oppressant. On ne pouvait, d’emblée, passer aux gestes familiers, applaudir, revenir de si loin.

Mme Falconetti, dont les photographies furent jugées tout au moins singulières, acquiert à l’écran, par l’intensité de son expression torturée, quelque chose qui n’est pas la beauté, mais… le sublime. Ayant vu ce visage, on ne se demande pas où gît l’âme. On subit cette immatérialité comme une lumière transparaissant au travers de vitres embuées.

Carl Dreyer, le metteur en scène, a fait part, à la presse, de quelques unes de ses innovations.
Pas de maquillage, partant plus de vérité. Pas d’emploi excessif des « sunlights », et quand même des photographies d’une netteté parfaite. Où l’originalité s’affirme le plus c’est dans la succession, presque ininterrompue, des gros premiers plans, une tête seule tenant toute la surface du carré de toile blanche. Et cette tête a été cinématographiée comme elle se trouve, penchée le plus souvent, tantôt vue de face ou de profil. Vous-même n’avez aucun effort à produire, l’objectif se déplace pour vous, s’élevant jusqu’au crâne tondu de ce long piètre, maigre comme un fagot, pour redescendre à cet autre juge, replet, au triple menton, à la bouche en entonnoir et qui crache des injures et un flot de salive sur la joue stigmatisée de roux de Jeanne d’Arc.

Quel sera le sort commercial de cette grande œuvre ? Rencontrera-t-elle des préventions contre lesquelles elle se brisera infailliblement ? Ou produira-t-elle l’illumination d’un succès incontesté ?
De prochaines représentations au public nous l’apprendront.
Eva Elie

Les deux photographies suivantes sont parues dans le n°24 daté du 15 juin 1928

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Voici la couverture du hors-série consacré à La Passion de Jeanne d’Arc de Cinémagazine qui fera l’objet d’un nouveau post prochainement.

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Falconetti refait la couverture de Cinémagazine le 22 juin 1928

Falconetti dans Cinémagazine du 22 juin 1928

Falconetti dans Cinémagazine du 22 juin 1928

Présentation du film à Paris

parue dans le n°27 daté du 06 juillet 1928

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Salle Marivaux, 10 heures du matin.
Foule. La grande foule de tous ceux du cinéma. L’Alliance Cinématographique Européenne présente La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Th. Dreyer
Beaucoup d’avis s’entrecroisent dans la salle. On échange des pronostics sur le succès du film, il y a des sceptiques. On a tant parlé de l’œuvre de Dreyer sans l’avoir visionnée !
L’obscurité tombe sur cette foule curieuse, l’orchestre prélude et soudain, parce que sur la toile lumineuse paraît Jeanne douloureuse, une intense émotion saisit la salle.
Jeanne toute simple, Jeanne fille des camps portant encore le juste-au-corps et la lourde botte.
Et l’émotion s’étend.

Cauchon, impitoyable, perdu dans son erreur tragique, et Loyseleur, cauteleux, et tous ces moines, masques tourmentés, étranges, et cette face de Jeanne, ces yeux, ces pauvres yeux débordant de larmes…
C’est toute la douleur humaine, c’est toute la violence et la brutalité d’une époque où Jeanne, palpitante, est immolée comme une hostie aux passions des hommes.

L’émotion étreint la salle. Pas d’applaudissements, pas de chuchotements. Les images de Dreyer ont, en quelque sorte, créé une atmosphère de piété et de pitié. Jamais l’ambiance d’une salle de présentation n’avait été à ce point chargée d’impondérable.
Il y a là pourtant des professionnels du ciné, beaucoup ont assisté aux prises de vue, l’émotion gagne cependant !

Et la partition musicale, orgue ou violon, grimpe et s’enroule autour de chaque image, c’est comme une âme palpitante : communion parfaite entre les spectateurs et les acteurs.
Ne cherchons pas, c’est beau tout simplement.

L’iris se ferme sur les flammes du bûcher. La salle s’éclaire, il y a eu peu d’applaudissements tant chacun est étreint au fond de lui-même. Et, à la porte, sur le trottoir du boulevard, ce n’étaient pas les papotages coutumiers, tout le monde s’accordait à louer l’œuvre de Dreyer. Tel critique réputé pour sa plume maligne disait son admiration sans réserve et cette jeune star dont le rimmel avait coulé avec ses larmes se poudrait furtivement.

Ne cachons point nos sentiments devant une œuvre humaine comme celle de Carl Th. Dreyer.
Cinémagazine, d’ailleurs, vient de consacrer à La Passion de Jeanne d’Arc un très important numéro spécial où le film et les procédés de Dreyer sont étudiés minutieusement.

Car, La Passion de Jeanne d’Arc ne ressemble à aucun film, le metteur en scène, élargissant sa manière « d’intimité psychologique », réduisant le décor au point d’en faire une toile de fond incolore sur laquelle les personnages se détachent nettement en noir et blanc, a voulu « cinématographier l’âme » de ses personnages et permettre au spectateur d’en suivre la vie à travers le « trou de serrure » de l’écran.
Carl Th. Dreyer a réussi — et la présentation de La Passion de Jeanne d’Arc demeurera comme le témoin de ce que peut une œuvre palpitante d’humanité sur la foule de ceux qui ne « s’étonnent plus de rien ».

Jan Star

La Passion de Jeanne d’Arc  sort en exclusivité à Paris au Marivaux comme le montre cet extrait de la programmation paru dans Cinémagazine du 26 octobre 1928.

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Critique parue dans le n°43 daté du 26 Octobre 1928

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Au moment où La Passion de Jeanne d’Arc commence sa carrière, il faut rappeler l’impression profonde, angoissante et magnifique que ce film a produite lors de sa présentation corporative. Nous n’avons pas vu des acteurs jouer des rôles ; nous avons vu, par la magie de Carl Dreyer, de pauvres humanités palpiter et souffrir, déchirées dans leur foi et leur sincérité par les passions d’une époque bouleversée.
Sans maquillage, sans figuration innombrable, sans truc, avec des décors stylisés La Passion de Jeanne d’Arc est de la vie —et quelle vie !
Nous suivons sur le visage de Falconetti, qui ne fut jamais plus sincère, toute la souffrance humaine — cette femme est Jeanne d’Arc même, comme Silvain est Cauchon, comme Schutz est Loyseleur, comme Bardou est le maréchal anglais. Au-dessus d’eux, les dominant, il y a la croyance aveugle.

En voyant un tel film, il faut se souvenir des tiraillements et des passions qui bouleversaient la France de l’époque. Une période troublée crée l’injustice et cette injustice devient la justice dans l’aveuglement de la passion. Nous l’avons bien vu pendant la Terreur et nous l’avons connu pendant la guerre. Comme certains trop vite criaient alors à l’espion, les contemporains de Jeanne, parce qu’ils étaient Bourguignons ou Anglais, criaient à l’hérésie et demandaient le bûcher pour la malheureuse.

Il faut se souvenir et ne pas croire que La Passion de Jeanne d’Arc est une oeuvre de haine ou de parti-pris. C’est une œuvre ; grande œuvre qui fera date dans l’histoire du cinéma.

L’Habitué du Vendredi

Deux mois plus tard on trouve une autre critique signée de L’Habitué du Vendredi :

Cinémagazine daté du 14 Décembre 1928

C’est le jugement et la mort de Jeanne d’Arc. Aucune bannière glorieuse, aucun envol de victoire, rien qu’une pauvre fille que l’on torture, proie d’une traîtrise inique et de la superstition. On a tout oublié de son œuvre héroïque et surhumaine, pauvre petite paysanne devant l’ombre immense de l’Angleterre et d’un évêque fourvoyé.
Ce jugement, tout en gros plans, a enthousiasmé les spectateurs au cours de l’exclusivité à Marivaux.

Admirable réalisation de Carl DreyerFalconetti, dans le rôle écrasant de l’héroïne, a créé une figure inoubliable. Aucun effet de tape-à-l’œil ou de décor, rien que des personnages qui vivent, qui souffrent… ou qui triomphent bassement. La mort de Jeanne — coupée de quelques mètres, car on avait fait trop vrai pour les spectateurs sensibles — est sublime de vérité. La Passion de Jeanne d’Arc est un film qui fera date dans l’histoire du cinéma français. Il est à voir et à revoir.

L’Habitué du Vendredi

Dans le cadre du concours des meilleurs critiques organisé par Cinémagazine au printemps 1929 (et remporté par le futur cinéaste Marcel Carné) on trouve deux critiques intéressantes de La Passion de Jeanne d’Arc signé par des « amateurs ».

Cinémagazine daté du 22 Fevrier 1929

CONCOURS  DES  MEILLEURES  CRITIQUES : LA PASSION DE JEANNE D’ARC

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Je remercie Cinémagazine de permettre à ses lecteurs, donc au public, d’exprimer ses impressions sur les films. Il en est un qu’il faut avoir revu pour pouvoir le juger: La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Dreyer, dont l’action, condensée en un jour, retrace le procès, la passion et la mort de Jeanne.

D’abord : Le scénario, dont l’extrême simplicité écarte tout effet facile et restitue à Jeanne la foi dans laquelle elle trouve les simples arguments de sa défense.
La réalisation, par les décors d’un style dépouillé et savant qui créent l’ambiance dramatique, et la prise de vue d’une mobilité exceptionnelle qui dénonce chaque acteur jusque dans sa démarche.
Par le montage, lent et minutieux jusqu’à la cruauté dès le début et qui précipite les dernières scènes de la révolte dans un mouvement plein de fièvre.
Par l’interprétation, enfin, où Falconetti, torturée par l’objectif, exprime avec une vie intérieure admirable et des gestes courts et comprimés, la douleur, le désarroi, la révolte et le désespoir de Jeanne, proie des Anglais et prétexte du tribunal. Une création saignante bien au-dessus du métier d’acteur.

Gaston Paris, Décorateur, 81, avenue d’Orléans, Paris.

(s’agit-il du futur photographe de VU qui porte le même nom ? ndlr, cf ici)

Cinémagazine daté du 05 Avril 1929

CONCOURS  DES  MEILLEURES  CRITIQUES : LA PASSION DE JEANNE D’ARC

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Cette intelligence du drame, ce, parti pris de ne montrer que le tragique intérieur des âmes forcent l’estime. Dreyer a su exclure la sentimentalité, les hors-d’oeuvre que tant d’autres eussent étalés avec complaisance.

Il reste le thème essentiel, le duel entre la noblesse incomparable de Jeanne et les roueries de ses juges vendus aux puissances du siècle. De même que la foi ardente en sa mission a fait de cette enfant de dix-huit ans le plus grand capitaine de son temps — et même mieux que cela — de même la raison inspirée de la fille au grand cœur triomphera des pièges les plus subtils des docteurs en théologie. Ces êtres avilis qui se croient ses juges ne pourront obtenir qu’elle renie sa mission et son Dieu. Après une faiblesse passagère qui la rend plus émouvante à nos yeux, l’héroïne choisira le bûcher plutôt que de faillir. Alors les juges semblent plaindre son sort; car leur bassesse ne peut concevoir la grandeur d’âme de cette simple fille du peuple.

Un film qui traite un sujet de cette élévation, sans en trahir l’esprit, est un grand film, même s’il contient des erreurs dans sa réalisation, et son auteur a droit à toute notre gratitude.

Ce film, en effet, ne me satisfait pas en tous points et je le regrette : l’auteur, me dit-on, a dû couper des scènes où le caractère odieux des juges ecclésiastiques éclatait avec plus de virulence, modifier des sous-titres, etc. Ceci est grave et le film y perd, sans doute, beaucoup de force. D’autre part, je ne trouve pas que l’atmosphère puisse suggérer le XV° siècle et la ville de Rouen ; les décors ne nous transportent pas hors du studio, les murs clairs et la lumière trop diffuse ne me semblent pas justes. Je vois autrement cette époque qui est aussi celle de Gilles de Rais et je crois que la lumière intense et localisée, l’ombre noire et des murs sombres eussent été préférables ; la chambre de torture ressemble trop à une clinique de chirurgie de notre temps.

Pour la photographie, les mouvements de la caméra sont assez justes, bien que rapides, presque tous les angles de prise de vues sont intéressants, mais on sent trop de recherche de ce côté où la maîtrise passe presque inaperçue. Beaucoup de gros plans sont pris avec des objectifs de trop courte distance focale.

Par ailleurs, ces erreurs ont leur rançon et je loue Dreyer d’avoir tenté d’ajuster à l’ensemble moyen-âgeux des costumes, des pièces d’équipement du soldat d’aujourd’hui : le casque et le baudrier anglais, la vareuse de Jeanne sont des trouvailles qui, en conservant l’allure des guerriers d’autrefois, délivrent nos yeux de la sensation de mascarade en faisant du costume un élément vivant.

Les acteurs sont exactement dans la chair de leur personnage. Mlle Falconetti est admirable.

Léon Reymond, garagiste, 4, Grande-Rue-de-Saint-Clair, Lyon (Rhône)

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Le lien vers le site du festival Lumière à Lyon pour la projection exceptionnelle le 18 octobre 2015 de La Passion de Jeanne D’Arc, version restaurée.

Un extrait de La Passion de Jeanne D’Arc dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard.

La Bande-Annonce américaine de La Passion de Jeanne D’Arc.

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