Justin de Marseille (Cinémagazine 1935)


C’est dans le n°14 daté du 4 avril 1935 que parait dans Cinémagazine cet article à propos du film de Maurice Tourneur, Justin de Marseille.

Nous avons rajouté l’article de son scénariste Carlo RimJustin et son père, paru dans le numéro daté du 18 avril 1935. Et pour finir un court article de Maurice Tourneur paru dans Pour Vous le 29 novembre 1934 durant le tournage du film.

Justin de Marseille (Cinémagazine 04 avril 1935)

Justin de Marseille (Cinémagazine 04 avril 1935)

Justin de Marseille, toute la poésie attirante du milieu

Nous avons tous notre petit commerce et nous ne sommes pas prêts à nous laisser piller le magasin… Si la concurrence est ouverte, et si tu essaies de vendre çà et là à la barbe de l’un ou de l’autre, tu risqueras ta peau, mais ça sera régulier, tu auras une belle fin de commerçant honnête… On dira que tu étais un terrible bandit, mais un adversaire loyal… Tu auras le portrait dans le journal… En somme, tu auras fait faillite, ça arrive à des commerçants très bien. Seulement si tu peux trafiquer à tes risques et périls, Justin te défend de voler… Et tu ne voleras pas….

Alexandre Rignault (Cinémagazine avril 1935)

Alexandre Rignault (Cinémagazine avril 1935)

A qui s’adresse ce ferme discours ? Mais à Esposito, nervi napolitain, trafiquant de « neige » et d’opion (lisez : opium ) venu à Marseille pour vivre du négoce de la drogue et des femmes… Autant dire : le vice exploitant le vice.
Justin, lui, s’il a choisi les rues chaudes du port, un peu par goût, beaucoup par crânerie, y fait figure de justicier, de redresseur de torts. Sa maxime ? Il faut de tout pour faire un monde : des gendarmes et des voyous ; des juges et des assassins, des filles de joie et des religieuses. Vivant en marge de la société, il n’éprouve pourtant aucune répulsion à serrer la main du représentant de l’ordre dit bourgeois et sa philosophie souriante de mauvais garçon s’accommode fort bien d’une société divisée en castes. Comme il l’avoue lui-même : c’est une question de bifteck.

Entre Justin et Esposito, on le devine, c’est la lutte sans merci, le duel à mort. Chacun sent qu’un des deux hommes est de trop, dans Marseille. Car, pour eux, tout Marseille se résume en ces bas quartiers de la cité phocéenne et la rue Bouterie, sa prostitution des deux sexes et ses petits bars mal famés où les négros au visage luisant d’anthracite passent des heures interminables et mornes, est le centre d’un monde fermé qui, comme l’autre, a ses lois de l’honneur, incluses dans un code fort strict que tout « régulier » ne doit pas franchir.

Aimos dans Justin de Marseille

Aimos dans Justin de Marseille

D’aucuns regretteront peut-être que Maurice Tourneur et Carlo Rim, auteurs du scénario de Justin, aient choisi ce milieu de trafiquants de chair humaine, de vauriens au cœur d’or, et de filles à l’âme simple ; de policiers et de matrones comme lieu d’action de leur dernier film. En ce qui nous concerne, au contraire, nous ne les louerons jamais trop d’avoir étudié un milieu, une atmosphère jusqu’alors inconnus, ou à peu près, de l’écran.

Berval dans Justin de Marseille

Berval dans Justin de Marseille

Et ne nous contrediront pas tous ceux qui, un soir de septembre, alors qu’un soleil de feu disparaissait derrière la masse de pierre du vieux fort Saint-Jean, se sont aventurés, solitaires, dans les ruelles étroites et chaudes, bigarrées et grouillantes du Vieux Port ; parmi toute une marmaille affairée et bruyante, entre deux rangées de marchandes d’amour, assises ou debout à l’entrée d’un long couloir plein d’ombre qui n’en finissait pas…

Jean Valdois

(Photos Pathé-Natan.)

Justin de Marseille (Cinémagazine 04 avril 1935)

Justin de Marseille (Cinémagazine 04 avril 1935)

Justin et son père par Carlo Rim

paru dans Cinémagazine daté du 18 avril 1935 n°16

Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Il y a longtemps que je voulais donner le jour, si j’ose dire, à Justin. Je n’attendais qu’une occasion, qu’une rencontre, car pour ce faire, il faut être deux.

Un soir, sous le ciel de crèche bleu et or du Vieux-Port, une belle fille m’est apparue. Elle était plus transparente qu’une aile de libellule, et l’on pouvait voir, à travers elle, les étoiles et les mâts qui se balançaient sur la lune, comme des métronomes.
C’était la muse, qui me dit : « Allez, zou, pichoun, perds pas ton temps, viens ! Il y a de l’encre chez moi ! » Je vous jure que ça n’a pas été long. Le lendemain, quand le coq des Accoules s’est mis à chanter dans le matin ardent, j’écrivais le mot fin sous mon synopsis, pour parler comme ces messieurs du cinéma.

Maurice Tourneur sur le tournage de Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Maurice Tourneur sur le tournage de Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Au bout d’une semaine — neuf jours exactement — tout était terminé, scénario, découpage et dialogue.
Maurice Tourneur lut la chose, s’emballa, et nous nous mîmes aussitôt au travail, joyeusement.

Maurice Tourneur sur le tournage de Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Maurice Tourneur sur le tournage de Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

On va vite en besogne quand on sait ce qu’on veut faire, et le héros qui vous trotte par la tête depuis des mois en sort fin prêt, au premier appel, avec son cœur et ses entrailles, son baluchon d’aventures sous le bras.
Des Justins, je n’en connais pas un, mais cent, tous généreux et pittoresques, qui incarnent à mes yeux ce goût du risque qui fit jadis la fortune de Marseille ; de Marseille, la ville libre qui n’est plus aujourd’hui qu’une belle et paisible cité bourgeoise, à côté d’un port énorme dont la vie grouillante et sans surprises est réglée comme celle d’une usine.

 Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Justin a la tête épique ? Tant mieux. De nos jours, l’épopée se réfugie où elle peut. Justin vend de l’opium ? D’autres vendent bien des décorations, des mitrailleuses, des œufs pourris ou des valeurs imaginaires. Justin serait un négociant comme un autre, si son métier était sans péril. Au centre de cette pègre polyglotte qui infeste le port, il joue héroïquement son rôle de Marseillais loyal, honnête, courageux.

En tentant de réhabiliter un certain type de mauvais garçon que je connais bien, j’ai voulu montrer sous son vrai jour ce qu’on nomme à l’Ambigu le « milieu des bas-fonds », ou le « milieu » tout court, avec ses anges et ses démons… Et, comme tout, ici-bas, est relatif, leurs anges, je le sais, ressemblent, pour beaucoup, à nos démons à nous !

Berval, Ghislaine Bru et Larquey dans Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Berval, Ghislaine Bru et Larquey dans Justin de Marseille (Cinémagazine 18 avril 1935)

Ceci dit, le grand succès que remporte dans ce film mon ami Berval me ravit. Je ne pensais pas à cet acteur, je l’avoue en écrivant mon scénario. Aujourd’hui, je ne puis imaginer qu’un autre que lui eût pu jouer ce rôle où il atteint, le plus naturellement du monde, à la perfection.
Et, déjà, je songe à donner à Justin une suite… Justin à Paris, peut-être, hein ? Pourquoi pas ?

Carlo Rim

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Maurice Tourneur nous parle de son prochain film :  Ce que sera « Justin »

paru dans Pour Vous daté du 29 novembre 1934 (n°315)

Pour Vous daté du 29 novembre 1934

Pour Vous daté du 29 novembre 1934

IL est toujours vain, sinon un peu ridicule, pour un metteur en scène, de dire ses projets, ses ambitions et de commenter lui-même l’œuvre à laquelle il travaille, alors qu’il doit laisser ce soin à ceux qui auront à juger de cette œuvre en dernier ressort : le public et les critiques. A chacun son métier.

Si j’interromps aujourd’hui un moment la réalisation de Justin pour venir bavarder avec les lecteurs de Pour Vous, ce n’est certes pas dans le but de faire bénéficier mon film d’une publicité prématurée, car nous sommes encore loin de notre dernier tour de manivelle, mais seulement dans l’intention de mettre au point certaines choses qui me tiennent à cœur.

Lorsqu’un metteur en scène porte à l’écran le découpage d’un roman célèbre ou d’une pièce à succès, ce qui se produit à mon gré un peu trop souvent, il est assuré de pouvoir travailler dans une tranquillité relative. On sait ce qu’il fait, et la flatteuse curiosité que lui témoigne le public, et qui se manifeste dans la presse par des articles le plus souvent aimables et pittoresques, lui est un précieux encouragement.

Mais quand, par hasard, un metteur en scène, et c’est aujourd’hui mon cas, s’avise de tourner un scénario original, et qui plus est, l’ouvrage d’un journaliste connu pour sa causticité et son goût de l’ironie, il arrive que l’on se méprenne, de bonne foi, sur la nature de cette œuvre, en voulant la juger avant de la connaître.

Je n’ai pas à faire l’éloge d’un scénario sur lequel s’est spontanément fixé mon choix. Si je le tourne c’est parce que je le trouve bon et que je crois qu’on en peut tirer un bon film. Son rythme, la vivacité et la truculence de son dialogue, le rebondissement incessant de son action, ses trouvailles m’ont ravi, et je suis reconnaissant à ceux qui m’ont permis de le réaliser, à une époque où ces sortes d’audaces se font de plus en plus rares.

On a dit « film d’atmosphère », comme si cela signifiait quelque chose. On a dit « film policier », comme si cela n’était pas passé de mode. On a parlé de « gangsters ». On a même évoqué une retentissante et récente affaire et l’on a, tout naturellement, fait entre cette affaire et ce film un rapprochement pour le moins imprévu. Que n’a-t-on dit déjà à propos de Justin, où les plus perspicaces et les plus prudents ont voulu voir une transposition dramatique de Ma belle Marseille ?

Justin sera-t-il une tragédie ou une farce? Carlo Rim appelle cela un « drame bouffon ». La définition me paraît exacte.

Ceci dit, il ne m’appartient pas de déflorer le sujet de cette histoire qui doit tout à l’imagination de son auteur et à son amour frondeur pour sa ville, peuplée de mauvais garçons et de braves gens, comme toutes les villes du monde. Et il est des mauvais garçons qui sont parfois de braves gens.
Maurice Tourneur

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

 

Pour en savoir plus :

Une biographie de Maurice Tourneur sur le site du Cine Club de Caen.

et sur le site des Archives de France.

Un article passionnant sur Justin de Marseille sur le blog de René Merle.

Une page sur  Justin de Marseille sur le blog l’Age d’or du cinéma français.

 

 

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