L’Invention du Cinématographe (V), suite et fin (Cinémagazine 1924)


Faisant suite aux quatre précédents articles que nous avons déjà publié, l’un des Frères Lumière, l’autre de Pierre Noguès de l’Institut Marey, le troisième  de l’ayant-droit d’Etienne Marey, le quatrième des Frères Lumière et de Léon Gaumont, voici le cinquième et dernier paru à la suite dans la revue Cinémagazine le 02 mai 1924.

Nous avons ajouté un autre article plus bas de Georges Wulff paru dans Le GauloisQui a inventé le Cinématographe ? L’Académie de médecine en discute les origines.

L’Invention du Cinématographe

L’Invention du Cinématographe suite et fin

L’Invention du Cinématographe

Nous avons encore reçu de M. Pierre Noguès, la lettre ci-dessous que notre stricte impartialité nous a fait un devoir d’insérer :

Boulogne-sur-Seine, le 18 avril 1924.
« Monsieur le Directeur,
« M. Léon Gaumont vous écrit que le débat est clos ; je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.
« Pas un seul des arguments, des faits incontestables que j’ai produits n’ayant pu être réfutés, ni même combattus directement, la preuve est acquise que l’invention de la Cinématographie appartient à Marey.
« L’Académie de Médecine s’est prononcée, elle compte nombre de techniciens et de savants éminents ; elle a, quoi qu’on ait pu dire, une autorité au moins égale à celle d’un groupe d’exploitants qui a pris l’initiative de la pétition au Conseil Municipal de Paris, en vue de l’apposition de l’inscription murale dont l’inexactitude historique est désormais établie.

« Il n’y a plus rien à dire. Et je m’en serais tenu à l’exposé que vous avez bien voulu insérer si M. Léon Gaumont n’avait cru pouvoir m’accuser de « mal servir la cause que je défends » en ne me rendant pas à la réunion tenue au siège de la Société Française de Photographie, le 31 mars dernier.
« M. Gaumont oublie de dire que j’ai proposé que l’on instituât le débat eu séance publique contradictoire.
« On ne l’a pas accepté et même on m’a refusé communication de la liste des personnes invitées en nombre restreint. Au vrai, le Conseil d’Administration de la Société Française de Photographie, déjà partie dans l’affaire, voulait en rester juge.
« Il ne convenait, ni à la cause que je sers mal, au gré de M. Gaumont, ni à moi-même, de paraitre devant quelques hommes soigneusement choisis par l’un des plaideurs.
« Je devais donc m’abstenir.
« Je vous remercie de me permettre d’en donner les motifs à vos lecteurs.
« Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes sentiments distingués. »

Pierre Noguès
Chef de Laboratoire à l’Institut Marey.

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

 Pour être un peu plus exhaustif sur cette polémique, nous avons trouvé un article de la même époque dans le quotidien Le Gaulois.

Le Gaulois (Mars 24)

Le Gaulois (Mars 24)

Qui a inventé le Cinématographe ? L’Académie de médecine en discute les origines
par M. Georges Wulff

paru dans le n°16967 daté du 19 mars 1924 Le Gaulois

Ce problème, qui intéresse l’histoire des sciences, nous paraît avoir été résolu hier, grâce au professeur Cazeneuve qui, devant l’Académie de médecine, a rappelé les origines de cette extraordinaire invention.

On sait que la commission du Vieux Paris a décidé récemment de faire apposer une plaque commémorative sur l’immeuble du boulevard des Capucines où eut lieu, par les soins de deux savants lyonnais, MM. Auguste et Louis Lumière, la première projection publique de cinématographe.

Or à propos, précisément, de l’initiative prise par la commission du Vieux Paris, M. Pierre Noguès, chef du laboratoire de l’institut Marey, écrivit à l’Académie de médecine que les frères Lumière n’étaient nullement les inventeurs du cinématographe, qu’ils n’avaient « inventé ni le mot ni la chose », et que c’est à Marey que revient l’honneur de cette magnifique application de la photographie.

C’est contre cette déclaration que s’est élevé hier M. le professeur Cazeneuve.
Le professeur est loin de méconnaître les titres de Marey à l’admiration publique. Il rappelle, au contraire, que l’illustre savant a consacré une grande partie de sa vie scientifique à l’étude physiologique du mouvement animal, et qu’il a créé d’ingénieux appareils pour le déceler.

Mais Marey « lui-même » n’a jamais revendiqué la paternité de la cinématographie, et au cours de la séance de la Société française de photographie du 5 février 1896, qu’il présidait, il fut amené à faire la déclaration suivante :
« Nous avons vu le kinétoscope d’Edison, qui réalise l’équidistance des images et, d’autre part, MM. Auguste et Louis Lumière ont construit, sous le nom de cinématographe, un projecteur chronophotographique, dont le grand succès a suscité beaucoup d’imitateurs. »

Un an après, le 22 avril 1897, Marey faisait une communication retentissante, à la Sorbonne, où se tenait le congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements, sur « les nouveaux développements de la chronophotographie ».
Fidèle historien, dit M. Cazeneuve, il faisait remonter la synthèse optique des mouvements aux belles études de Plateau et rendait hommage, en passant, à Muybridge, qui, le premier, réalisa l’analyse du mouvement des animaux par des photographies instantanées successives.

Il rappelait ensuite ses propres travaux de chronophotographie sur pellicule mobile, dont Edison, qui en eut connaissance, s’inspira sans doute pour créer son kinetoscope.

Mais, ajoutait le grand physiologiste, « je cherchais à produire la synthèse optique du mouvement en projetant sur un écran une série d’images. MM. Lumière ont, les premiers, réalisé ce genre de projections avec leur cinématographe ».

Voila qui est formel, n’est-il pas vrai ?
Et cependant, nous avons mieux encore.

Nous sommes en 1900, dit le professeur Cazeneuve, c’est-à-dire au moment de la dernière exposition universelle.
Marey rédige un rapport sur la section d’instruments et d’images relatifs à l’histoire de la chronophotographie. Qu’y-lisons-nous ?

Que « le cinématographe Lumière donna enfin la solution cherchée, c’est-à-dire la projection sur un écran de scènes animées, visibles pour un nombreux public et donnant l’illusion parfaite du mouvement. Le succès » — c’est toujours Marey qui parle — « de cette invention fut, immense et ne s’est pas ralenti ».

En terminant son exposé, dont nous n’avons reproduit que les parties essentielles, le professeur Cazeneuve a justement reconnu qu’une découverte importante ne jaillit pas du cerveau humain comme Minerve sortait tout armée du cerveau de Jupiter qu’elle est généralement le fruit d’une élaboration lente, marquée par des étapes et des tentatives utiles où les chercheurs se succèdent.
« L’imagination créatrice de MM. Lumière, a-t-il dit encore, s’est sans aucun doute nourrie des essais intéressants de quelques devanciers, parmi lesquels le nom de Marey resplendit d’un éclat particulier. Leur découverte n’en demeure pas moins complète, et leur priorité doit être au-dessus de toute discussion. »

Cette conclusion s’imposait elle s’appuie, d’ailleurs, sur le témoignage de Marey lui-même. Et quelle autorité plus haute pourrait-on invoquer dans un tel débat ?

Georges Wulff

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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