Jacqueline Laurent (Pour Vous 1939)


C’est dans le n°561 daté du 16 août 1939 de la revue Pour Vous que l’on trouve ce rare entretien avec Jacqueline Laurent, l’héroïne du Jour se Lève, le film de Marcel Carné d’après un scénario de Jacques Prévert (dont elle était aussi la petite amie à l’époque).

Article sur Jacqueline Laurent (Pour Vous 1939)

Article sur Jacqueline Laurent (Pour Vous 1939)

Et  voici  JACQUELINE  LAURENT

Les Enfants du juge Hardy, que je venais de quitter sur l’écran, descendaient avec moi les Champs-Elysées. Sans doute, est-ce leur compagnie qui me valut la rencontre d’une Parisienne de leur âge. En robe mordorée à taille haute, ce qui donne une ligne gracieuse entre toutes, blond cendré sous un chapeau rond et doré, Jacqueline Laurent remontait l’avenue. La rencontre se termina devant des cafés glacés.
Croyez-vous qu’il fait beau ! s’exclama l’héroïne du Jour se lève.
— Un vrai soleil de Californie…
Aucun rapport !… Le soleil de Paris n’est pas déprimant, bien au contraire tandis que je connais pas mal de Français et de Françaises qui supportent difficilement le climat de Hollywood. Il est déprimant pour nous et je n’ai jamais eu le cafard comme là-bas.
— Mais la vie… la vie sociale… les réunions…
Ici, on est tout le temps dehors. C’est dehors qu’il y a de l’air et tous les agréments d’une belle ville. Un appartement n’a pas grand chose pour lui… En Californie, j’avais une maison claire avec un grand jardin plein d’arbres et de belles pelouses ( mais peu de fleurs, il y en a beaucoup moins qu’on ne pense, moins que sur notre Côte d’Azur), si bien que, sans sortir de chez moi, je me sentais à la campagne… et je sentais que tout autour c’était presque la campagne aussi… Alors je bougeait peu.

— Pourtant, le cinéma… ?
Vous savez, j’étais partie avec un contrat d’un an, mais sans projets précis. Il me fallait acquérir d’abord une teinture d’anglais… Au bout de quatre mois, vint tout de même le moment où mes producteurs me donnèrent un rôle dans Les Enfants du juge Hardy. Prévoyants, ils avaient pensé à tout : j’étais une jeune Française, Suzanne Courtot. Cela ne faisait qu’atténuer mon émotion sans l’effacer . puisque vous avez vu le film, vous savez que la façon dont je parlais légitimait mon inquiétude. Plus encore que l’accent tonique, les inflexions des étrangères laissaient perplexe notre professeur...
— « Notre » ?
Nous étions plusieurs actrices à suivre le même cours d’anglais, et vous pensez bien qu’il en est ainsi toute l’année. Il y avait là notamment Heddy Lamar, qui est merveilleusement belle et froide et distante…

« Jamais de ma vie, je n’ai étudié un texte comme j’ai étudié celui-là. Avec application, avec persévérance. J’enregistrais jusqu’aux virgules pour être sûre de les mettre aux bons endroits. Il fallait, en tournant, ne plus avoir le moins du monde à me soucier des paroles, vous comprenez…
— Si je comprends ! Comment est le travail dans les studios américains ?
A part M. Courtot, mon père cinématographique, un Français d’ailleurs installé là-bas où il joue de petits rôles, et miss Budge, ma gouvernante, je n’ai guère eu de rapports avec les « grandes personnes » de la distribution. La plupart de mes scènes étaient avec les enfants du juge Hardy et, particulièrement, avec son fils Andy.
— C’est vrai cela ! Alors, parlez-moi d’abondance de cet Andy, Mickey Rooney, qui est si populaire chez nous.
Et en Amérique aussi. Et qui le mérite. Car c’est un excellent acteur et même plus qu’excellent ; son jeu a du naturel, de la gaîté, de la vie, et, malgré son expérience consommée qui en fait désormais un chevronné du métier, il garde une spontanéité formidable qu’appuie un sens étonnant de la caméra et du mouvement.
— Mais, cela dit, il n’est pas sympathique ?

Jacqueline Laurent relève un peu son petit visage, ce qui a pour effet de transformer en auréole le chapeau rond et doré.
Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Je vais vous le dire. Parce qu’il a le même genre de talent, direct, sûr, où la simplicité est un élément utilisé comme les autres, d’un de nos meilleurs acteurs… qui n’est pas sympathique ! Emouvant, truculent, hilarant, généreux, brave homme, pauvre homme, il est tout avec un naturel splendide. A l’écran. Dans la vie, ce n’est pas un monsieur sympathique !… Bien sûr, Mickey Rooney est encore trop jeune pour que ses défauts de caractère soient cristallisés de la sorte, mais j’ai l’impression qu’il est pétri de la même pâte. Dans Compagnons d’infortune, à plusieurs reprises, j’ai pensé qu’il a un fond de cabotinage !
Il l’a, dit Jacqueline avec conviction. Mais le talent seul compte, et le talent de Mickey Rooney est considérable.
— Souhaitons qu’il ne se gâche pas ! La scène où il vous enseigne la big apple… ?
…m’a enchantée !… Là, alors, je me suis vraiment amusée ! J’adore la musique et la danse, je danse beaucoup et j’ai pu « piger » cela très vite… Nous avons pris cinq leçons d’une heure et demie chacune qui nous servaient en somme de répétitions.
— Votre partenaire s’amusait autant que vous ?
Je crois bien que oui ! Il était pris comme moi par la gaîté de cette scène, par le mouvement et l’entrain… Et puis, on danse à deux, n’est-ce pas ? Moi, quand je danse, j’oublie tout, même l’existence de la caméra. Et je me suis tout autant amusée quand tout le groupe de jeunes gens et jeunes filles s’est mis à danser avec nous ; je croyais « y être pour de vrai » !

— Conclusion ?
Conclusion, malgré l’atmosphère beaucoup moins calme du studio parisien…
— …vous avez mieux aimé tourner avec Jean Gabin qu’avec Mickey Rooney ?
Elle tire posément sur son chalumeau, vide son café glacé, me regarde, et répond :
Est-ce que ça se demande !
Thérèse Delrée

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour compléter cet article, nous en avons retrouvé un autre dans le quotidien Paris Soir daté du 13 octobre 1938 sur le retour d’Hollywood de Jacqueline Laurent et… Jacques Prévert.

« Hollywood est une ville de pauvres » nous dit le scénariste Jacques PREVERT en arrivant à Paris..

Paris Soir du 13.10.1938

Paris Soir du 13.10.1938

Tandis que FERNAND GRAVEY, qu’on attendait, regagnait sa propriété de Touraine par la route et que JACQUELINE LAURENT nous contait ses débuts en Amérique.

Attendu avec impatience, Gravey qui vient de terminer Le roi de la valse, ou l’histoire des Strauss, à Hollywood, nous fausse compagnie. Descendu au Havre, il a préféré à la capitale, le plaisir de s’en aller vendanger du côté de Tours, qu’il a rejoint en auto, après avoir fait connaissance à bord du Paris, de Sabu, le héros de Eléphant Boy.

Voici, par contre, Jacques Prévert, très à l’aise dans son personnage de voyageur sans bagages, d’intellectuel sans but précis, de cinéaste qui n’a pas fait de Hollywood le terme de son voyage. « Ce que j’ai été faire en Amérique, s’écrie-t-il : rien, me promener simplement ; New-York est une ville formidable. Quant à Hollywood, je n’ai fait qu’y passer. C’est une ville de pauvres, contrairement à ce qu’on en croit ordinairement. Une ville où des milliers de pauvres diables gravitent autour d’une douzaine de riches phénomènes. »

Longue, avec une pointe, acquise, d’accent anglais, et trois ou quatre renards argentés accolés bout à bout sur les épaules, Jacqueline Laurent, dont le retour est volontairement modeste, raconte ses impressions :

Mes débuts à Hollywood, je les ai effectués dans une histoire de la série Judge Hardy, une série énormément populaire aux Etats-Unis. Le titre de mon premier film ? Judge Hardy’s Children ; mes partenaires : Mickey Rooney, qui est un type épatant, et Lewis Stone. Mon personnage ? Celui de la fille d’un ambassadeur français, car il est très difficile, pour une étrangère, si excellemment qu’elle parle l’anglais, de jouer d’emblée d’autres personnages que ceux qui exigent un accent.
A vrai dire, c’est dur mais agréable. Un peu décevant aussi, semble-t-elle ajouter ; et elle sourit.

Simone Dubreuilh

Jacqueline  Laurent en Californie (Paris-Soir 1938)

Jacqueline Laurent en Californie (Paris-Soir 1938)

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Pour en savoir plus :

la notice biographique sur Jacqueline Laurent paru sur le blog Cinéartistes et sur Le Coin du Cinéphage.

 

La scène de la rencontre entre Jean Gabin et Jacqueline Laurent dans Le Jour se lève via TCM.

 

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