L’Invention du Cinématographe (II), texte de Pierre Noguès (Cinémagazine 1924) 2 commentaires


C’est dans le numéro 15 daté du 11 avril 1924 que paraît cette réponse de Pierre Noguès à la tribune des Frères Lumière paru dans le précédent numéro de Cinémagazine (reproduit ici).

Cette échange enflammée sur l’attribution de l’invention du Cinématographe se poursuivra dans les trois autres numéros suivants, que nous publierons prochainement.

A suivre.

L'Invention du Cinématographe, texte de Pierre Noguès (Cinémagazine 1924)

L’INVENTION DU CINÉMATOGRAPHE par Pierre Noguès

M. Pierre Noguès, chef de laboratoire à l’Institut Marey, m’a demandé l’insertion de l’article ci-dessous, dans lequel il défend, avec une ardeur inlassable, une thèse qui lui est chère. Si, par courtoisie, j’ai cru devoir déférer à son désir, il ne s’ensuit pas que je partage toutes ses idées. D’accord avec M. Noguès sur la part immense qui revient à Marey dans les recherches chronophotographiques, qui sont à la base de la cinématographie, je me range absolument aux côtés de M. Léon Caumont et des Frères Lumière, en reconnaissant sans réserves à ces derniers la paternité de ce qu’il est convenu d’appeler le Cinématographe, c’est-à-dire la projection animée.

J-P (Jean Pascal, directeur de Cinémagazine. NDLR )

Les italiques sont de Noguès. NDLR

La vive controverse qui vient de s’engager autour de l’invention du cinématographe a pour cause principale une insuffisance des définitIons et une différence de point de vue.
Pour les uns, le cinéma est une salle, pour les autres, un écran ou un appareil.

Pour moi, l’invention du cinéma réside dans la réalisation d’un principe sans lequel rien de tout cela ne saurait exister.
Celui qui a posé le principe et réalisé le dispositif essentiel, le premier, est l’inventeur du cinéma.

Ayant pris le premier la parole dans ce débat par une lettre au président de l’Académie de Médecine, publiée dans le Bulletion de cette Société savante (séance du 11 mars dernier), lettre dans laquelle je contestai aux frères Lumière le mérite de l’invention du cinématographe, j’ai eu le bonheur de convaincre les savants, qui, à l’unanimité, ont reconnu la justesse de ma thèse.
Seul, M. Cazeneuve, de Lyon, a émis une opinion contraire et, sans discuter les faits historiques, évidemment indiscutables, sur lesquels je m’appuyais, a simplement cité des phrases de Marey qui semblaient être en contradiction avec ces faits.

Un grand homme d’Etat a dit, à peu près : « Donnez-moi deux lignes écrites par un homme, et je le ferai pendre ». C’est ce qu’on tente de faire actuellement.
Or, le sens que l’on veut donner aux phrases de Marey proclamant les frères Lumière inventeurs du cinéma, repose sur un quiproquo. Marey entendait par cinématographe l’appareil particulier de MM. Lumière. Ce mot a changé de sens.

Inventé par Léon Bouly en 1893, il est devenu un nom générique désignant tout appareil de cinématographie, méthode qui, du vivant de Marey, s’appelait chrono-photographie. La maison Gaumont a vendu, pendant de longues années, sous le nom de chrono-photographe l’appareil de Demeny, qui, on ne saurait me démentir, est un cinématographe, au sens moderne de ce mot.

Dans un discours à l’Académie de Médecine, à la séance du 1 8 mars dernier, et en réfutation de la thèse de M. Cazeneuve, M. Doléris, président de la savante compagnie, a fait un exposé historique et scientifique de la question absolument complet et convaincant. C’est un document inattaquable. M. Charles Richet, membre de l’Institut, à la séance du 25 mars de la même assemblée, est venu appuyer de sa haute autorité, la même thèse.

A l’heure actuelle, le monde savant est convaincu, et j’ose croire que son opinion, qui a les faits pour base, n’est pas négligeable et ne s’effacera pas devant celle de l’industrie qui repose sur un quiproquo doublé d’un sophisme. Comme je tiens beaucoup à l’opinion des lecteurs de Cinémagazine, à qui j’ai déjà eu l’honneur d’être présenté, je veux aujourd’hui traiter cette question d’un point de vue très général et sans entrer dans les détails historiques.

Prenons un cinématographe moderne.

Qu’y voyons-nous ? — Un film qui se déroule au foyer d’un objectif. Ce film s’arrête quand le disque obturateur s’ouvre.
Que ce soit pour la prise de vues ou pour la projection, ce dispositif est fondamental.
Il est, suivant l’expression de Marey, réversible. Marey inventa ce dispositif, qu’il eût pu faire breveter. Homme d’affaires à vue courte, mais savant à vue longue, il le publia pour le plus grand bien de l’humanité. Il inventa les premières machines, obtint les premières cinématographies et, dans son laboratoire, fit les premières projections. On trouve son dispositif réalisé en mieux dans le cinématographe que Gaumont vendit pendant 1 2 ou 15 ans sous le nom de Chrono-photographe Demeny (Brevet 1893) ; en mieux aussi dans le cinématographe Lumière (Brevet 1895) ; en mieux encore dans nos cinématographes modernes.

Examinons de près un de ces cinématographes modernes, le projecteur à croix de Malte, par exemple, universellement employé.

Que reste-t-il dans cet appareil de la conception des frères Lumière ? — Rien.
— Qu’y reste-t-il de celle de Demeny ? — Rien.
— Qu’y reste-t-il de la conception de Marey ? — Le dispositif fondamental que j’énonce à nouveau : « Entraînement intermittent au foyer d’un objectif d’un film dont les arrêts sont synchrones de l’ouverture d’un obturateur », c’est-à-dire à peu près TOUT.

Marey, inventeur du principe, et du dispositif principal, qui demeurent, ainsi que des premières réalisations mécaniques, —ses appareils existent encore — est donc l’inventeur du cinématographe. Il a seul droit à ce titre général.

Les appareils modernes utilisent aussi, tous, des bandes perforées. Emile Reynaud inventa la perforation en 1888. Cet inventeur est le premier parmi les « perfectionnées », s’il m’est permis d’employer ce néologisme. Son invention est, après celle de Marey, la base de l’industrie cinématographique.
Le Phénakistoscope, le Zootrope, le revolver astronomique de Janssen, le procédé de Muybridge, le fusil de Marey, le Phonoscope de Demeny, le Kinétoscope d’Edison, etc.. sont à côté de la question. Ils purent donner naissance à des idées nouvelles, mais il ne reste rien de ces instruments en cinématographie, si ce n’est la perforation marginale d’Edison dont le principe est de Reynaud.

On pourrait, si l’on voulait, dans une manie de généralisation qui est la caractéristique des esprits superficiels, faire remonter l’invention du cinématographe à l’homme qui tailla le premier couteau en silex ou qui s’arma du premier bâton taillé avec ses ongles, qui devaient être de solides griffes, n’ayant rien de cinématographique.

Que reste-t-il à l’actif de MM. Lumière ? — Il reste ce fait qui paraît certain et qu’en tous cas personne ne conteste, en France : ils ont fait les premières projections publiques de photographie animée.
C’est dans leur établissement du boulevard des Capucines que se rua d’abord la foule anonyme leur apportant son or et ses applaudissements. Pour commémorer ce fait historique important, on a proposé de graver sur une plaque, l’inscription suivante :
« Ici le 28 décembre 1895, le cinématographe, invention des frères Lumière réalisa les premières projections publiques de photographie animée. »

Or, le cinématographe Lumière, comme tous les cinématographes, a :
pour premier inventeur, Marey, créateur du principe et du dispositif général, (objectif unique, disque obturateur, mouvement intermittent du film) ;
pour deuxième inventeur, Reynaud, créateur de la perforation ;
pour troisième inventeur Lumière qui adopta une griffe comme moyen d’entraînement du film.

Les frères Lumière furent les seuls propriétaires industriels de l’appareil qui porte leur nom, parce que Marey n’avait pas pris de brevet de principe, parce que Reynaud ne sût, ou, étant dépourvu de moyens financiers, ne pût revendiquer le principe de la perforation.
— La loi est la loi. — L’histoire est l’histoire.

Pour être rigoureusement justes, que faut-il inscrire sur la plaque commémorative du boulevard des Capucines, « sans lésiner, sans chipoter », suivant l’expression du rédacteur en chef d’un journal du matin ? — Simplement ceci : « Ici, le 28 décembre 1895, les frères Lumière réalisèrent les premières projections publiques de photographie animée. »

C’est un hommage dont la portée est immense et qui laisse intacte la vérité historique que l’on doit à tous et qui, contrairement aux brevets d’invention, n’est la propriété de personne.

PIERRE NOGUES.
Chef de Laboratoire à l’Institut Marey.

Étienne Marey par Nadar

Étienne Marey par Nadar

Etienne Marey photographié par Nadar. D.R

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Le Cinématographe Lumière sur la page de l’Institut Lumière.

Le contexte historique du Cinématographe Lumière sur le site L’Histoire par l’image.

Une page sur le rapport entre Etienne Marey et le cinéma sur le site de la Cinémathèque Française.

Une vidéo de Etienne Marey sur le mouvement de corps.


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “L’Invention du Cinématographe (II), texte de Pierre Noguès (Cinémagazine 1924)

  • Claude Guilhem

    J’ai toujours été déçu par l’occultation d’Etienne Marey dans l’histoire du Cinéma. Cet homme génial, mais pauvre et discret méritait mieux.
    Au début des années 1970 j’avais tenté de le remettre sur le devant de la scène au cours d’une émission de radio sur les ondes de l’ORTF.
    Cela passa inaperçu…
    Aujourd’hui grâce à votre « Belle Equipe  » et ses retours arrière, je me sens un peu moins seul, et aussi un peu moins naïf !
    Merci

    • Philippe M. Auteur de l’article

      Merci Monsieur pour votre commentaire. J’avoue que n’étant pas un spécialiste de cette période j’ignorais ce débat entre les frères Lumière et Etienne Marey. Mais à lire cette série d’articles de 1924, cela fait réfléchir. j’essaierais d’en trouver d’autres sur Marey.
      A suivre…