Conférence d’Emile Cohl (Le Journal du Cine-Club 1920)


C’est dans la revue Le Journal du Ciné-Club que l’on trouve cette retranscription d’une conférence que le pionnier du dessin animé, Emile Cohl, donna en 1920.

Le Journal du Ciné-Club était une revue hebdomadaire fondé par le grand critique Louis Delluc.

Conférence d'Emile Cohl dans Le Journal du Ciné-Club 1920

Conférence d’Emile Cohl dans Le Journal du Ciné-Club 1920

EMILE COHL : LES DESSINS ANIMÉS ET A TRUCS
Causerie faite au Ciné-Club le 12 Juin 1920

paru dans le n°25 daté du 2 juillet 1920

Après un petit préambule suggéré à M. E. Cohl par sa modestie bien connue, le conférencier entama son sujet en disant :

Les dessins animés font partie des bandes de cinéma constituées au moyen de trucs. Là, dans ce domaine, dans ce coin modeste des truqueurs, nous sommes bien loin des études psychologiques, des sombres drames, des lénifiantes comédies ou des comiques plus ou moins déridant qui constituent le fond de l’art cinématographique.

Ces bandes, quand on les voit, c’est un souffle — un rien — c’est un court moment, quelques minutes d’attention que l’on arrache aux populations assoiffées de péripéties mystérieuses de New York ou d’ailleurs, de mains masquées, de gants dentelés, de dents sanglantes, de chevauchées diaboliques et de chutes dans le gouffre de l’Eternité… ou de l’Incompréhensible !
Ces quelques minutes représentent, cependant, une somme de travail que je qualifierai de colossale — malgré la mauvaise réputation de ce mot — et devant laquelle plus d’un Bénédictin aurait pâli… Malgré la Bénédictine. Mais tout d’abord… qu’est-ce que le dessin animé ?

Eh bien, c’est tout simplement le père du cinématographe.
Mais oui… Sans le dessin animé, nous n’aurions peut-être pas cette incomparable merveille qu’est le cinématographe et dont nous sommes tous ici les fervents admirateurs…
Je m’explique.

Connaissez-vous le phénakistiscope ? Oui, certes, vous connaissez ce jouet que nous pouvons décorer du mot : « scientifique » et qui se cache sous ce nom barbare quoique grec…
C’est ce jouet que, bien à tort, nous appelions un gyroscope…
Beaucoup d’entre nous ont possédé un phénakistiscope, sans le savoir, à l’âge heureux où le jeu est toute la vie… C’est ce cylindre en carton qui porte un certain nombre de fentes longitudinales et qui tourne sur un pivot. Cela ressemble un peu à un abat-jour style Empire… On glisse, à l’intérieur, une bande de papier portant des dessins, on regarde par les fentes et les dessins s’animent dès que l’appareil tourne.

Le principe du mouvement obtenu est basé sur une occlusion rapide entre chaque vision d’une image…

Le cinématographe est là, en principe… Avouons cependant qu’on lui a fait depuis quelques perfectionnements… Mais, vous le voyez, les voilà bien les dessins animés ; c’est donc par eux que tout a commencé, ce sont ces dessins qui ont ouvert la voie aux chercheurs, aux perfectionneurs et enfin aux inventeurs du cinématographe, jusqu’au jour du Fiat Lux… « que Louis Lumière soit ! ».

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Depuis… depuis, ma foi, après avoir joui du dédain réservé aux jalons devenus inutiles, ils ont tout d’un coup repris leur place clans le mouvement… mais une toute petite place, car ils ne peuvent raisonnablement lutter avec la photographie… Ce sont les parents pauvres, ceux qui bouchent les coins d’un salon… ou d’un programme. Faisons-les un peu sortir de l’ombre…

En réalité, le dessin animé que nous faisons aujourd’hui n’est pas autre chose que la décomposition schématique d’un mouvement — c’est en somme le schéma des images du ciné ordinaire. En effet, personne n’ignore plus aujourd’hui qu’un opérateur de ciné prend, à chaque tour de manivelle, 8 images photographiques qui impressionnent la bande sensible contenue dans son appareil de prise de vue. Un tour de manivelle dure une demi-seconde ; 16 images sont donc prises par seconde.

A première vue, il semble bien que je vous raconte là des lapalissades… mais je dois m’y résoudre, cependant, pour arriver à vous faire saisir le truc des dessins animés…
Arrêtons-nous sur ces 16 images et sur cette seconde.
Si un personnage vivant, un monsieur, par exemple, salue en retirant son chapeau pendant la durée de la seconde en question, l’appareil enregistrera 16 fois le personnage susdit avec le bras dans l’action du salut ; autrement dit, il obtiendra 16 positions différentes de ce bras…

Alors voici le truc des dessins animés ; il est simple comme tout, ce truc ; il s’agit tout bonnement de substituer aux 16 photographies du monsieur vivant qui salue, 16 photos de dessins que vous alliez exécuter d’un bonhomme qui salue également.
Ça n’est pas plus malin que ça.

Remarquons cependant qu’une bande entière ne se composera pas d’un bout à l’autre d’un monsieur qui salue. Un scénario sera nécessaire qui jettera sur l’écran quelques personnages se livrant à d’inénarrables sarabandes — et cela pendant un certain temps…
Pressentez-vous le travail que le dessinateur aura à effectuer ? Non, j’en suis sûr… Je vais vous donner rapidement un aperçu du labeur insensé auquel doit se soumettre le malheureux artiste qui s’est attelé à la confection d’une de ces bandes…

Pour tâcher de vous faire sourire pendant une seconde, il aura donc fait 16 croquis ; vous les connaissez, ce sont ceux-ci (voir la figure).

Dessins d'Emile Cohl (Le Journal du Ciné-Club 1920)

Dessins d’Emile Cohl (Le Journal du Ciné-Club 1920)

Maintenant, pour vous intéresser pendant une minute — ça n’est pas long, une minute — c’est naturellement 6o fois 16 croquis, soit 960 qu’il lui faudra exécuter…
Déjà près de mille, vous voyez…

Oui, mais pour — quelquefois — ne pas vous amuser du tout pendant les 8 ou 10 minutes que durera la projection de sa bande entière, il aura faire 7.500 ou 9.600 dessins… Une paille…

Un de mes jeunes amis de l’école des Hautes-Etudes commerciales, très ferré en statistique, prétend que si ces 9.500 dessins étaient mis à terre, bout à bout, les uns à côté des autres, nous aurions un tapis — un copieux tapis qui, partant, d’ici, de Pépinière-Cinéma, nous mènerait jusqu’à l’entrée du Bois de Boulogne, en passant sous l’Arc-de-Triomphe… Pour l’artiste, c’est autre chose : ce tapis-là ne le mènera à rien… Ah ! si, je me trompe… il le mènera sûrement à Charenton, s’il n’y prend garde.

Voilà donc ces 9.500 dessins finis; il y en a de simples et aussi de très compliqués, cela va de soi, tout dépend du scénario. La véritable science du metteur en scène d’une bande de dessins animés consiste surtout à tirer parti plusieurs fois d’un même dessin, d’économiser son travail parfois à l’aide d’un découpage ingénieux, d’avoir une véritable virtuosité dans le maniement de son appareil de prise de vue, car il va falloir à présent photographier ces 9.500 dessins — qui sont là, dans une boîte ou une valise prêts à partir pour le studio.
Quelle paperasse ! Que de victuailles on pourrait envelopper avec tout ce papier gâché à tout jamais…

Nous voici dans l’atelier de photographie qu’il est de bon ton d’appeler de nos jours le studio — va pour studio.
Dans le ciné… vivant, le tour de manivelle suivant le précédent tour de manivelle et puis encore et puis tout le temps, l’opérateur pourrait enregistrer ces 9.500 images en 10 minutes en tournant sans arrêts… —ce qui n’est pas possible dans la pratique — mais au moins en deux fois 5 minutes…

Pour nos croquis, il n’en peut être de même ; il va falloir faire 9.500 photos, une par une : c’est ce qu’on appelle image par image : pose du dessin, repérage, tour de manivelle, etc., etc., etc. = 9.500 fois.
(Le conférencier montre graphiquement cette opération au tableau noir.) C’est, encore un joli petit travail, n’est-ce pas ?… et si peu excitant… j’ai souvent pensé à proposer cet exercice aux savants spécialistes de l’Académie de médecine qui ne savent quoi ordonner pour traiter les insomnies rebelles…
C’est pis que la maladie du sommeil !…

Enfin, cependant, on arrive au bout, à force d’énergie, et les photos prises, la bande est alors usinée comme une bande quelconque : développement très surveillé, tirage, titrage, etc., etc., — et à la projection, comme la photo des dessins tient lieu de la photo de personnages vivants, c’est comme si on passait une bande ordinaire : si les dessins ont été bien étudiés, bien repérés, les photos des croquis se déroulent à la vitesse normale, les bonshommes dessinés agissent et s’agitent sur l’écran comme le feraient des acteurs ; ils courent, voltent, se livrent à mille fantaisies qu’il serait impossible de rendre en ciné ordinaire malgré l’inconcevable progrès réalisé à ce jour dans la mise en scène mouvementée.

Le jour où l’artiste qui comparaît devant vous eut la malencontreuse idée d’exhumer les dessins du phénakistiscope en faisant se mouvoir des bonshommes qu’il avait dessinés, est déjà loin… Plus de douze ans sont passés…

La première bande qui sortit s’appelait Fantasmagorie… Elle était très courte, atteignant à peine quarante mètres… C’est la maison Gaumont qui l’édita et elle fut projetée au théâtre du Gymnase transformé alors en cinéma — c’était l’été — les luxueux Gaumont-Palaces n’existant pas encore. Deux mois plus tard en paraissait une autre plus longue, cette fois : Le Cauchemar du Fantoche ; puis vinrent Un Drame chez les Fantoches, etc., etc., etc. Ici, c’est vrai, car celle sur laquelle je peine en ce moment portera le numéro 118 sur les livres que le fisc m’oblige à tenir afin de ratisser plus sûrement les maigres revenus que je pourrais avoir… mais que je n’ai pas.

Je n’abuserai pas de votre patience en vous contant par le menu les cahin-caha du commencement, sous l’œil amusé — vraiment — de M. Gaumont. C’était toute une technique à trouver, une pose particulière à découvrir, une lumière à essayer, etc. Mais nous avions du nouveau et c’était un grand point acquis.

Voici donc comment sont nées, à Paris — France — les bandes modernes des dessins animés et ceci pour répondre à certains qui ont voulu les faire naître au delà des mers… La chose n’a pas grande importance, évidemment, mais il ne faut pas cependant se laisser dépouiller, même d’une vétille, sans crier…
On a un peu trop pris cette habitude et, sapristi, il n’y a pas de mal à se rebiffer ! (Très bien !) Un certain public, un gratin naturellement, adopta d’emblée ces nouvelles bandes qu’on vit de suite aux Folies-Bergères, à l’Olympia, à l’Alhambra, salles où, pourtant, le ciné n’avait pas une grande place sur le programme… Mais enfin c’était du neuf, de l’imprévu…

Quelques mois plus tard, de-ci, de-là, on voyait sourdre des bandes de dessins animés, tant de France que d’Italie, d’Angleterre et d’Amérique…

Ah ! l’Amérique ! nous en parlerons dans un instant.
(la suite au prochain numéro.)

Le Pépinière Cinéma où eu lieu la conférence d'Emile Cohl

Le Pépinière Cinéma où eu lieu la conférence d’Emile Cohl

EMILE COHL : LES DESSINS ANIMÉS ET A TRUCS

Suite parue dans le n°26 daté du 09 juillet 1920

Pendant les premières années, les rares et infortunés artistes qui cultivaient ce genre de sport étaient à peu près livres à eux-mêmes. Seuls, ils mijotaient leurs scénarios, seuls ils dessinaient, faisaient leur effarante cuisine artistique, entassaient leurs croquis, les tournaient ; seuls, ou à peu près, confectionnaient leurs bandes depuis A jusqu’à Z. C’était une véritable émanation de leur personnalité, de leur propre et originale individualité…

Aussi, en France, nous avons vu d’amusantes et de jolies bandes de mes jeunes camarades, Hémard, Monnier, Gros, O’Galop, Lortac, d’autres dont j’oublie le nom, et enfin de mon vieil ami Benjamin Rabier dont les animaux désopilants sont toujours la joie des foules.

Chacun de ces artistes a apporté — apporte encore — son genre, son esprit, son tour de main qui va de pair avec son tour de manivelle. Nous avons chaque fois une œuvre entière qui reflète son auteur. Je dis « œuvre » — le mot est trop faible si le mot chef-d’œuvre est trop fort… et cependant, si on savait ce qu’une telle bande demande d’adresse, d’ingéniosité, de science même ! c’est inimaginable.
Mais je m’arrête sur cette pente dangereuse : j’ai l’air d’un cuisinier qui prône ses épinards au jus…

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L’Amérique… enfin nous y voici… L’Amérique a eu un artiste exquis en la personne de Windsor Mac Cay (Winsor McCay), qui a donné plus tard, lui aussi, des bandes ravissantes. Elles étaient admirablement dessinées et eurent un grand succès. Elles étaient, du reste, montrées au public d’une manière assez originale et qui faisait, à n’en pas douter, le bonheur de l’artiste. Lorsque le sujet s’y prêtait, c’était lui-même qui présentait sa bande en venant sur la scène.

Je me souviens d’avoir assisté à une de ces présentations publiques au théâtre Hammerstein, à NewYork. Le principal, je pourrais dire l’unique personnage de la bande était un animal antédiluvien, une sorte de diplodocus monstrueusement grand.
Au commencement, le tableau représentait un arbre et des rochers. Sur la scène, devant l’écran, Windsor Mac Cay, très élégant, armé d’un court fouet de chien, prononçait un speech, puis, tel un dompteur ou M. Loyal au cirque, il appelait la bête qui surgissait des rochers. Alors et toujours au commandement de l’artiste, c’était tout un travail de haute école, de très haute école qui se déroulait ; l’animal dansant, tournant et finissant par avaler arbres, rochers et venant à la fin s’agenouiller devant le public qui pouvait applaudir, à la fois, l’œuvre et l’artiste. C’était très intéressant, et très intéressant aussi pour Windsor Mac Cay, qui ne quittait pas le théâtre sans être lesté, par le caissier, de quelques jolies gravures sortant des presses de la National Banknote Cy, autrement dit de force joyeux dollars.

Actuellement les Américains semblent ne plus avoir ce souci artistique et ils ont trouvé le moyen d’industrialiser — si on peut dire — la confection de ces bandes : ils les fabriquent en cinq sec — clic clac — voilà une bande ; c’est comme on fait les gaufres aux Champs-Elysées. Grâce à leurs inépuisables dollars, ils ont monté de véritables entreprises et voici comment ils procèdent : Avant tout, ils choisiront un type populaire bien connu, aimé du public américain. Là-bas, chaque caricaturiste crée un personnage, un fantoche qu’il met à toutes sauces et qu’il offre, chaque samedi, dans les formidables suppléments illustrés des journaux. Toutes les semaines, c’est une aventure nouvelle, plus ou moins cocasse.

On rencontre là ce qui nous frappe en France dans les scénarios américains : c’est cette… simplicité…, cette fraîcheur, cette sorte de candeur d’esprit qui dénote les âmes peu compliquées de la masse du peuple américain. Ainsi le dessinateur Mac Manus (George McManus) a créé le jeune Snokums, un joyeux et désagréable bébé qui en fait voir de cruelles à son pauvre père sous l’œil candide de sa très élégante mère. Ce Snokums a fait, dans son temps, son petit stage au cinéma ; à son arrivée en France, nous l’appelions Zozor

Un autre artiste, Fisher, qui fut capitaine dans l’armée américaine qui vint en France, est le père de Mutt et Jeff devenus ici, on ne sait trop pourquoi, Dick et Jeff. Ce sont deux gaillards assez répandus sur les écrans de la capitale. Et il y a bien d’autres types dont je ne me souviens plus.

Or, ils choisissent, ai-je dit, un de ces types populaires et chargent son créateur de fournir l’idée, le scénario et quelques dessins… Puis une équipe de dessinateurs est réunie ; ils sont 6, 8, 1o. Ils se répartissent le travail de dessin en s’inspirant des modèles et des directives de l’artiste chef de la bande — c’est le cas de le dire. — C’est la division du travail dans toute sa beauté. Dix mains armées de crayons et de pinceaux ont tôt fait d’abattre les croquis nécessaires sans craindre la lassitude.

De leur côté les photographes se mettent à photographier les dessins au fur et à mesure qu’ils sortent des mains des croqueurs… et ça ronfle, soyez-en sûrs ; en deux semaines, la bande est finie et elle peut être lancée dans le torrent de la circulation cinématographique.

Ce n’est plus l’enfant d’un père qui a peiné ; c’est le fruit d’une communauté, je n’ose dire d’un soviet — et l’on reconnaît à peine, de loin en loin, la touche de l’artiste devenu le chef de l’entreprise.
Une telle bande, si nous passons au côté commercial, revient au moins à 20 ou 25 mille francs.
C’est un prix à faire se trouver mal nos éditeurs français, peu enclins — par nature et aussi par nécessité, avouons-le — à semer aussi libéralement leurs finances…

Cette façon de faire des bandes à la vapeur a son bon côté. D’abord c’est le progrès et, dame, des fous seuls oseront s’opposer à la marche du progrès. Et puis c’est d’un bon rapport… Alors que viendrait faire ici le sentiment — même artistique ?

Rien, en vérité, et, si un vieil artiste voit tout cela avec un peu de mélancolie, je puis vous assurer qu’il n’y entre pas un brin d’amertume. Il faut du nouveau. On en a trouvé déjà. On en trouvera encore, espérons-le, en dépit des petites déceptions qui attendent et accompagnent le susdit, malgré sa science complète du cinéma.

Un des dangers qu’il doit redouter le plus, c’est le danger de la spécialisation, de la spécialité plutôt.

bulletin d'adhésion au Ciné-Club (1920)

bulletin d’adhésion au Ciné-Club (1920)

Quand on est catalogué comme spécialiste, c’est l’enlisement, c’est le chaudron à perpétuité…
Oui, je dis le chaudron et non la marmite ; je dis le chaudron parce que ce fut le cas de l’excellent peintre Vollon (Antoine Vollon).

Dans sa prime jeunesse, il avait donné les plus belles espérances — qu’il a tenues, du reste, je m’empresse de le dire. — De jolis tableaux, de frais paysages, de douces marines sortaient de ses brosses adroites et légères ; c’était un as de la palette. Or, un jour — jour néfaste entre tous pour lui — par fantaisie, pour se reposer, peut-être, il se mit à peindre une nature morte représentant un chaudron… Oui ! mais quel chaudron ! Son cuivre rouge rutilait, ses lumières d’or pâle éclataient, étincelaient, aveuglaient, ses demi-teintes se réveillaient des plus chaudes ocres, et ses ombres de bronze poli semblaient une symphonie qui allait du brun Van Dyck majeur jusqu’au sombre bitume mineur, en passant par le ton de momie naturelle…
Ce fut un triomphe… hélas !

Chaque amateur voulut avoir un chaudron, les commandes affluèrent. Vollon s’en amusait, tout en s’enrichissant, et ses chaudrons couvraient le monde… Oui, mais, quand il voulut se remettre à ses paysages, il était trop tard.
Oui, lui dit-on ; certes, c’est très joli votre tableau ; mais faites-nous donc plutôt des chaudrons, vous les peignez si bien…
C’était fini ; Vollon ne put jamais rien faire d’autre jusqu’à sa mort… Ce fut le grand chaudronnier — le chaudronnier éternel… sempiternel.

Eh bien, c’est le même cas pour l’artiste qui a fait des bandes de dessins animés. Il est englué… et, s’il veut sortir de son genre, aussitôt il y retombe, après avoir entendu le terrible :
Oui certes, c’est très joli, mon ami ; mais faites-nous donc des bandes de dessins animés… Cultivez votre petit jardin.
Et il rentre dans son petit jardin où il rencontre l’escargot qui, de son côté, marche si lentement, silencieusement, image par image.

Un mot encore sur les autres bandes à trucs. Vous allez voir se mouvoir des allumettes, des cocottes en papier… Dans le fond, c’est le même genre de travail. C’est encore de l’image par image, affaire de patience, voilà tout. Pour obtenir le mouvement, il suffit de déplacer légèrement l’objet qui pose et faire chaque fois une photo ; c’est long et fastidieux, mais on arrive parfois à des résultats amusants.

Ce qu’il faut avant tout, c’est de la patience ; pour ma part, j’en ai, et je vais vous découvrir ici encore le truc pour en avoir autant : c’est d’être un fanatique pêcheur à la ligne. Seulement il faut avoir été pris tout petit.

La patience…, elle, est partout ; ici surtout, puisque vous avez bien voulu me laisser aller jusqu’au bout. Aussi je vous en remercie sincèrement.

Mais j’ai une petite prière à vous adresser, c’est de regarder, à l’avenir, nos petites bandes de dessins animés et autres trucs avec un œil favorable, en songeant que leurs auteurs sont les condamnés aux travaux forcés à perpétuité, les forçats — volontaires un peu, il est vrai, mais les forçats tout de même — de la cinématographie triomphante.

Emile Cohl

 

A cette conférence participa également le metteur en scène Antoine comme le montre cette annonce faite quelques semaine auparavant dans Le Journal du Ciné-Club

Publicité pour la conférence d'Emile Cohl

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Annonce pour la conférence d'Emile Cohl et Antoine

Annonce pour la conférence d’Emile Cohl et Antoine

Cette conférence donna lieu à un compte-rendu publié dans le n°23 daté du 18 juin 1920.

Compte-rendu de la conférence d'Emile Cohl et Antoine

Compte-rendu de la conférence d’Emile Cohl et Antoine

Notre première réunion a rencontré un plein succès
Les causeries de MM. ANTOINE, COHL et DENOLA

Le samedi 12 juin a été une journée historique pour notre CINÉ-CLUB — une journée albo signanda lapillo. Cette première manifestation d’une vie qui doit être un jour prospère et exhubérante a été un plein succès, marqué de tous les caractères de la jeunesse et de la force.
Dès deux heures, le public a commencé à se présenter à l’entrée de Pépinière-Cinéma, il n’a pas pu être immédiatement admis, parce qu’on essayait encore dans la salle, plongée dans l’obscurité, les bandes qui devaient être projetées au cours de la réunion, et la cohue du public qui s’en suivit a été, en somme, le seul inconvénient qui se soit présenté au cours de cette première réunion —inconvénient que le public a d’ailleurs envisagé avec l’angélique patience à laquelle nous a habitués la guerre.

Nous avons remarqué parmi les assistants plusieurs metteurs en scène: MM. Andréani, Gambart, Monca, Pouctal, Jean Kemm, Henri Krauss ; un grand nombre d’artistes : M. Brunelle, Mme Jeanne Brindeau, M. et Mme Chartrelles, MM. Duvelleroy, Delmy, Duard, Delphin, Donnio, Mlle Ginette Darcourt, MM. Grégoire, Hervé, Mlle Simone Hell, Mmes Jalabert, Marie Laure, M. Albert Mayer, Mlle Pâquerette, MM. Saint Paul, Schutz, Geo Tréville, Mme Haziza, et bien d’autres encore ; des opérateurs tels que MM. Altmann, René Guychard, Alfred Guychard, Leclercq, Merobiam ; des auteurs : MM. Daniel Riche, Valentin Tarault, Mayer ; MM. Brachet, Gravier, etc., etc. Parmi les représentants de la presse cinégraphique nous avons reconnu MM. Henri Coûtant, du Ciné-Journal ; Verhylle, directeur de l’Ecran ; Guillaume Danvers, directeur de Ciné Tribune ; A. de Reusse, directeur de l’Heldo-Film ; Marcel Bonamy, Léon Moussinac, etc.

Enfin, la salle n’a pas tardé à être bondée d’un public où prédominaient peut-être les jeunes artistes, mais dans lequel cependant toutes les plus intéressantes classes de la société étaient largement représentées. C’était le bon public qui vibre : le public qui manifeste, rit, s’émeut, applaudit et, par-ci par-là, fait même entendre quelques discrets sifflets— des sifflets patriotiques et toujours bien intentionnés.

M. EMILE COHL prit le premier la parole. Son intéressante causerie sur les Dessins animés et les films à truc, toute émaillée de mots satiriques et humoristiques, est de celles qui gagnent peut-être même à être lues; aussi nous proposons-nous de la faire paraître dans l’un de nos prochains numéros. Le conférencier illustra sa parole par des démonstrations au tableau noir et quelques exemples à l’écran, qui furent accueillis par tous les spectateurs avec autant de joie que s’ils avaient justement découvert à ce moment même ce genre de films. En somme, cette causerie reçut l’accueil le plus flatteur et les bravos furent prodigués à M. Cohl.
Quand M. ANDRE ANTOINE se présenta sur l’estrade, il fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements, qui marquent bien la sympathie et la popularité qui s’attachent à sa personne.
Le temps nous manque pour donner, dès maintenant, un compte-rendu de la très intéressante causerie qu’il improvisa sur le cinéma d’hier, d’aujourd’hui et de demain, et des films qu’il présenta à titre de documents ; nos lecteurs le trouveront au prochain numéro de notre journal.
Il est à peine besoin de dire que des applaudissements retentissants ont de nouveau salué Antoine à la fin de sa belle conférence.

Nous reproduirons en entier l’allocution par laquelle G. Denola termina la réunion, en parlant du « Fonctionnement actuel et futur du Ciné-Club. »
Un grand nombre d’assistants se sont fait inscrire à notre Association, à l’issue de cette première matinée.

L’Ombre.

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Pour en savoir plus :

Nous avions déjà reproduit la nécrologie d’Emile Cohl (paru dans le quotidien Ce Soir) mort un jour avant Georges Méliès en janvier 1937.

A lire ici : http://www.la-belle-equipe.fr/2015/06/21/gloire-et-tristesse-de-georges-melies-le-figaro-1937-ce-soir-1937/#cohl

Fantasmagorie d’Emile Cohl (1908)

Le Cauchemar du Fantoche d’Emile Cohl (1908)

Little Nemo de Winsor McCay (1911)

 

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