Les débuts d’un film célèbre, Le Voyage dans la lune par Georges Méliès (Ce Soir 1937) 2 commentaires


C’est dans le numéro 296 daté du 23 décembre 1937 du quotidien Ce Soir, que l’on trouve ce témoignage émouvant de Georges Méliès racontant les débuts de son film : Le Voyage dans la lune.

Vous trouverez également son témoignage concernant son film sur Jeanne d’Arc (1900), à lire ici, ainsi que celui sur le fameux Couronnement d’Edouard VII, à lire .

Le Voyage dans la Lune par Georges Méliès (Ce Soir 1937)

Le Voyage dans la Lune par Georges Méliès (Ce Soir 1937)

Les débuts d’un film célèbre, Le Voyage dans la lune par Georges Méliès

Georges Meliès, très souffrant, a dû être transporté de la maison de retraite d’Orly à un hôpital privé, où il est entouré des soins assidus que demande son état. Mais ce n’est pas avec une pension modeste qu’il peut subvenir aux besoins de sa femme et de son enfant, et payer les frais d’hôpital, aussi réduits qu’on veuille bien les lui faire. Des admirateurs du pionnier du cinéma lui ont assuré les premiers soins, mais il ne faut pas que Georges Méliès soit obligé de quitter trop tôt l’hôpital, par manque d’argent.

Georges Meliès a remis à notre reporter, qui était allé prendre de ses nouvelles, au nom de notre journal, les souvenirs pleins d’intérêt que nos lecteurs trouveront ci-dessous.

Georges Méliès dans Ce Soir 1937

Georges Méliès dans Ce Soir 1937

Je venais de terminer Le Voyage dans la Lune. Comme il était d’usage à l’époque, j’avais rédigé un prospectus contenant le scénario du nouveau film et l’avais expédié à mes clients (des forains presque tous), en les priant d’assister à lu présentation – privée – qui aurait lieu, dans l’après-midi, à 2 heures, au Théâtre Robert-Houdin, que je dirigeais alors.

Au jour dit, une vingtaine de spectateurs se présentèrent (ceux qui, a cette époque, étaient installés aux environs de Paris ou à Paris même). Je me mis au piano, j’improvisai un accompagnement, et le film fut projeté. Je m’attendais à un succès immédiat, car, vu le matin par moi seul, il m’avait paru amusant. A ma grande surprise, la projection se termina au milieu d’un silence glacial. Inutile de dire que j’étais navré du résultat, après un travail long, difficile et coûteux. Je me dis : Il n’y a pas de doute, c’est un beau four.

Mais, tout à coup. une réflexion me vint : mes spectateurs et acheteurs (on ne louait pas à cette époque) sont des forains, très roués en général, malins dans les affaires, et pensent très probablement que, s’ils manifestent le moindre enthousiasme, j’en profiterai pour leur demander un prix plus élevé.
Alors, je me bornai à leur dire : « Eh bien ! messieurs, quelle est votre opinion sur ce film ? ». Pas de réponse, silence absolu. Ils se regardèrent les uns les autres, mais sans rien dire.
L’un d’eux se décida enfin et me lança : « Combien vendez-vous cela ? »
Je répondis : « Mais au même prix que mes autres films : 1 fr. 50 le mètre en noir, 3 francs en couleurs. Il y a 280 mètres, cela fait 420 fr. en noir et 840 fr. colorié. »

Je puis dire que, de ma vie, jamais sursaut pareil et semblables exclamations de réprobation accueillirent une audition. Pensez donc, les films d’alors avaient, entre 20 et 60 mètres au maximum et j’avais eu l’audace d’exécuter un film de 280 mètres de longueur, le premier de cette importance. Je dus, certainement, faire, à mes spectateurs l’effet d’être mûr pour un asile d’aliénés. Les exclamations fusaient de partout : « C’est fou, un film de ce prix-là. On n’a jamais vu cela. Vous n’en, vendrez pas un seul. On se ruinerait avec des vues de ce prix-là, etc. »

Et le défilé vers la porte de sortie commença et s’accéléra rapidement. Le dernier spectateur allait sortir, je le retins par le bras en lui disant :
Ecoutez voulez-vous faire une affaire ?  Il se retourna, interloqué, et j’ajoutai : Où êtes-vous actuellement ?
— A la foire du Trône, répondit-il.
Bon. Eh bien ! je vais vous faire, au galop, une grande affiche, peinte à la colle comme les décors, avec une Lune énorme, recevant l’Obus dans l’œil, en y joignant le titre, du film et l’inscription : inédit et sensationnel. Je vous l’apporte à 6 heures, vous la placardez. Je vous prête le film pour la soirée, vous le projetez gratuitement à chaque représentation ; je ne vous demande pas un centime, mais je désire voir l’effet sur le public. A minuit, si c’est un four, je remporte le film et tout est dit. Si le film plait, je vous le vends, si vous en voulez bien entendu. Je le reprends
si vous n’en voulez pas. Voila. Cela vous convient-il ?
— Ah ! alors, comme ça, ça colle.
Telle fut la réponse péremptoire et poétique.

l'affiche du Voyage dans la Lune (Ce Soir 1937)

l’affiche du Voyage dans la Lune (Ce Soir 1937)

Le soir même, tout était prêt, la foule commençait à arriver, les parades faisaient rage, le public s’amassait devant la grosse lune, mais l’affiche, tout en faisant rire, était accueillie par les lazzis les plus divers : « C’est une blague, c’est une mystification. Est-ce qu’ils nous prennent pour des poires dans cette baraque ? Pensez-vous qu’on ait pu aller dans la lune pour la photographier ? Ils se f… du monde, etc., etc. ». ( Le public d’alors, non initié encore aux truquages du cinéma, se figurait qu’on ne pouvait photographier que dés choses réelles.)

Le résultat fut que, malgré les boniments de « l’aboyeur », il y eut, à la première représentation, une quinzaine de spectateurs peu sympathiques, prêts à « emboîter » le présentateur, si on les avait mystifiés. Après une série de films de 20 et 30 mêtres, arriva enfin le fameuxVoyage annoncé à l’extérieur.

Au premier tableau, le public regarda en silence. Au deuxième, il commença à s’intéresser ; au troisième, les rires se mirent à fuser ; au quatrième, au cinquième, au sixième, ils s’accentuèrent de plus en plus. Aux tableaux suivants, des applaudissements nourris éclatèrent, pour ne plus s’arrêter jusqu’à la fin. Aux derniers tableaux, c’était du délire. Jamais, on n’avait, vu de film de cette espèce, car il fut le premier du genre, ce qui explique l’effet produit.

À la sortie, ce furent les spectateurs eux-mêmes qui firent une réclame verbale enthousiaste aux nouveaux venus qui, au bruit des applaudissements, avaient entouré la baraque. Dès ce moment, ce fut une ruée incroyable, des salles bondées jusqu’à minuit. On dut même écourter la série des petits films pour augmenter le nombre de représentations.

Bref, la recette fut la plus formidable qu’eut jamais atteint mon forain. Il était rayonnant, vous vous en doutez. Et moi, donc.
Eh bien ! mon vieux, qu’est-ce que vous dites de cela, hein ? lui-dis-je.
— Epatant ! fut sa seule réponse, laconique mais expressive.
Alors, vous êtes content ?
— J’pense bien.
Et moi aussi, ajoutai-je. Maintenant, je suis fixé sur l’effet produit sur le vrai public.

Et, disant cela, je roulai tranquillement le film à la main, les enrouleuses n’existant pas encore. Je l’enveloppai dans sa boite métallique, le mis sous mon bras en disant à mon homme :
All right ! Bonsoir et merci ! Et je fis mine de sortir.
— Eh bien ! et mon film, me dit-il. Vous l’emportez ?
Comment votre film ? Mais vous n’en avez pas voulu cet après-midi. Il est à moi et non à vous.
Et je disais cela avec le plus grand sérieux du monde.
— Ah ! non. Pas de blague. Vous n’allez pas me jouer un pareil tour. Donnez-moi votre film, je le prends au comptant, et j’ajoute 200 balles pour votre dérangement.
Alors, tout souriant, je m’écriai :
Eh ! là, me prenez-vous pour un usurier ? Voilà votre film, payez-le au prix fixé, pas un centime de plus, C’est moi, au contraire, qui vous dois des remerciements pour m’avoir mis en contact avec le vrai public populaire, le seul qui rit sans contrainte devant un effet comique, sans se demander s’il ne va pas, en riant, perdre sa dignité et son prestige de juge.

Je n’ai jamais su comment, dans le monde des forains, les nouvelles se propagent avec une rapidité aussi incroyable. Ce qu’il y a de certain, c’est que le lendemain tous les forains de France étaient informés du succès triomphal du Voyage dans la Lune et que les commandes affluaient de toutes parts.

le logo de la Géo Meliès Star Film (Ce Soir 1937)

le logo de la Géo Meliès Star Film (Ce Soir 1937)

Vous étiez, me dira-t-on, sur le chemin de la fortune. Hélas ! trois fois hélas ! trois épreuves du film furent achetées par des commissionnaires qui les expédièrent de suite à trois grosses maisons américaines, qui s’empressèrent de les contretyper. Le copyright pour les films n’existant pas encore, elles se mirent à inonder le monde d’épreuves falsifiées. C’est par milliers que ces surcopies furent expédiées dans tous les pays de l’univers et, pour comble, accompagnées de réclames gigantesques annonçant, sur les affiches et dans la presse, Le Voyage dans la Lune, le formidable (tremendous) succès de la Geo Meliès Star-Film de Paris. La marque de fabrique falsifiée elle-même, était reproduite sur les épreuves et, malheureusement, j’étais impuissant à empêcher ce trafic malhonnête.

Le résultat fut que j’avais dépensé 30.000 francs (soit 150.000 francs actuels) pour l’exécution du film ; que ma vente personnelle s’arrêta subitement, alors que je n’avais encore récupéré qu’une dizaine de mille francs, et que le tout se solda, pour moi, par 20.000 francs de perte (soit 100.000 francs actuels).
Malheureusement, il s’agissait de mes propres capitaux, car je n’ai jamais eu, pendant ma carrière cinématographique de vingt ans, aucun commanditaire. (Je dois, dans l’espèce, être un véritable phénomène, mais, au moins, personne n’a jamais pu me reprocher de lui avoir fait perdre de l’argent. C’est quelque chose.)

Mais, dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon. Un autre résultat, infiniment meilleur, fut que le film, en enrichissant mes faussaires, fit à mon nom une réclame sans précédent, grâce à son énorme diffusion et que le nom « Geo Meliès » fut instantanément, et du jour du lendemain, célèbre dans l’univers, pour la somme de 20.000 francs (d’avant-guerre), Ça, au moins, ce fut une belle publicité peu coûteuse.

Merci à Edison, à Lubin de Philadelphie et à Carl Laemmle, qui furent mes contrefacteurs et que je ne pus obliger à respecter mes productions qu’en ouvrant une succursale à New-York, en 1904. Dès lors, ils ne purent plus s’approprier le bénéfice de mon travail.

Nous ajoutons cet autre article écrit par Georges Méliès à la fin de sa vie à propos de son film sur Jeanne d’Arc, toujours paru dans Ce Soir.

« C’est Georges Méliès qui, en 1897, a exécuté le premier film sur Jeanne d’Arc »

Paru dans Ce Soir n°329 daté du 25 janvier 1938.

Méliès et Jeanne d'Arc (Ce Soir du 25 janvier 1938)

Méliès et Jeanne d’Arc (Ce Soir du 25 janvier 1938)

GEORGES MELIES dont les obsèques ont lieu demain exécuta en 1897 le premier film sur Jeanne d’Arc. Dans une lettre qu’il nous avait adressée, le cinéaste disparu le confirmait et le prouvait.
Les lignes qu’on va lire sont de la main de Georges Méliès, pionnier du cinéma, et elles sont d’autant plus touchantes et intéressantes qu’elles furent écrites quelques jours seulement avant sa mort par le disparu, cloué à son lit d’hôpital. Meliès aura ainsi jusqu’au dernier souffle servi le « 7e Art ».

Orly, 24 décembre 1937.

— Cher monsieur, c’est tout à fait amusant, les modernes historiens du cinéma semblent persuadés que « L’Art Muet » n’a pris naissance qu’après la guerre, et que nous autres, les vieux pionniers qui l’avons créé, nous n’avons jamais existé.

Or, pour ma part, j’ai débuté et produit mes premiers films en février 1896, après avoir assisté. fin décembre 1895, à la première séance publique dite « séance historique », donnée au Grand Café par Louis Lumière, inventeur de l’appareil dénommé : Cinématographe.

C’est au théâtre Robert-Houdin, disparu lors du percement du boulevard Haussmann, et qui était situé au 8, boulevard des Italiens, théâtre que j’ai dirigé pendant trente-six ans, que furent données les premières représentations cinématographiques du monde, dans une salle spécialisée, et avec des films uniquement de ma composition.

Mon catalogue, encore en ma possession, imprimé en 1904, et un prospectus rédigé en espagnol (pour l’Espagne) également entre mes mains, sont des preuves indiscutables. Ce dernier reproduit tous les tableaux du film, en photogravure.

Les rôles du père et de la mère de Jeanne d’Arc furent joués par ma femme et par moi. Au tableau du sacre de Charles VII, dûment maquillé et pourvu d’une superbe barbe blanche et d’une longue chevelure, qui me faisaient ressembler à Charlemagne, je fus l’archevêque qui couronnait le roi. Pour ce qui est des interprètes, ils étaient tous, à cette époque, moi tout le premier, complètement anonymes (tout au moins pour le public). Seul le titre de la pièce était projeté. Nous évitions ces longues énumérations actuelles de tous les collaborateurs. sans intérêt pour les spectateurs, ainsi que les réclames, pour les films de la semaine suivante, dont on nous gratifie aujourd’hui. Evidemment, cela a un avantage, pour les éditeurs.
Cela allonge le métrage. Mais cela a aussi l’inconvénient de réduire la partie vraiment intéressante du spectacle, celle pour laquelle on a payé.

Eh bien ! puisqu’on a donné les noms des autres « Jeanne d’Arc », pourquoi ne donnerais-je pas aujourd’hui celui de la première ?

Ce fut Mademoiselle Calvière, première danseuse à ce moment, au Trianon-Lyrique de Paris, et qui, au théâtre, portait son nom italianisé : Mlle Calvieri qui, au seul tableau de la bataille de Compiègne, nécessitant une Jeanne d’Arc à cheval et couverte de son armure, fut remplacée par une écuyère du Cirque d’Hiver, dont je reparlerai plus loin.

Mlle Calvieri fit partie de ma troupe pendant dix-neuf ans. C’est un bail !

Croquis de la maison de Jeanne d'Arc par Méliès (Ce Soir du 25 janvier 1938)

Croquis de la maison de Jeanne d’Arc par Méliès (Ce Soir du 25 janvier 1938)

Le film avait déjà une certaine importance, à côté des bandes courtes en usage, bandes de 20, 40, ou 60 mètres, durant une, deux ou trois minutes à la projection. Sans mon catalogue, je ne me souviendrais probablement plus de son métrage; mais j’y vois que la pièce mesurait 275 mètres, qu’elle comportait douze tableaux, et que sa projection durait quinze minutes. C’était une « grande » pièce.

Bien entendu, moi, « L’Homme aux trucs », ce qui m’avait tenté dans le sujet, c’était la partie fantastique : visions, apparitions, la crémation d’une femme vivante et son ascension, toutes choses assez délicates à réaliser, en évitant le ridicule.

Pour terminer gaiement, je reviens à mon écuyère, figurant dans les tableaux nécessitant Jeanne d’Arc à cheval. Cette dame nous lâcha brusquement, le jour même du siège de Compiègne, et ne vint pas au studio. Toute la figuration était là, impossible de tourner. J’étais furieux, il fallut renvoyer tout le monde. et payer les cachets. Grosse perte par conséquent, je file chez l’écuyère qui me répond qu’elle ne pouvait plus venir, qu’elle ne gagnait pas assez pour le mal qu’elle avait pour conduire, à pied, son cheval à Montreuil, et le ramener (car elle ne pouvait chevaucher dans les rues de Paris), bref elle termina en déclarant qu’elle voulait 100 francs par cachet (soit environ 500 francs actuels).

Comment, 100 francs, mais c’est ce que je vous donne ! M’écriai-je.
— Pas du tout, répondit-elle : on me donne 35 francs.
Vraiment ! dis-je, plein de stupeur. Eh bien ! madame, c’est tout simplement le chef de figuration qui vous vole 85 francs à chaque cachet, car il en touche 100 pour vous !
— Ah, le s.! fut la seule réponse.

Elle était très distinguée, certes, mais assez mal embouchée. Tout s’arrangea, elle revint terminer le film et je la payai moi-même.

Mais le plus drôle de l’histoire, c’est que ce chef de figuration, que j’avais immédiatement « balancé » de mon studio, eut l’audace de venir me faire une scène, dans mon magasin, passage de l’Opéra devant mes employés, me disant que j’agissais malhonnêtement en traitant directement avec une artiste qu’il m’avait amenée.

J’étais extrêmement leste et vif. Mon homme était un petit gros, court sur pattes. D’un bond je franchis le comptoir derrière lequel je me trouvais, je le secouai par la peau du cou comme un prunier et ouvrant la porte de la boutique, en rage, je lui dis : « Canaille, c’est vous qui volez les artistes, et vous dites que c’est moi qui suis malhonnête ? F. moi le camp en vitesse et n’v reve-
nez plus. »

Je ne le revis jamais, mais, par là suite, je payai toujours moi-même tout le personnel. J’espère que, de nos jours, avec les tarifs syndicaux actuels, de tels faits tout à fait courants autrefois ne sont plus possibles… heureusement.

G.Méliès

Une des dernières photos de Méliès (Ce Soir du 25 janvier 1938)

Une des dernières photos de Méliès (Ce Soir du 25 janvier 1938)

Pour terminer, voici un autre témoignage concernant Le Sacre d’Edouard VII, la fameuse reconstitution par Georges Méliès de la coronation en 1902.

« Comment, il y a trente-cinq ans Georges Méliès le père du cinéma couronna EdouardVII… dans un potager de Montreuil »

Paru dans Paris-Soir  n°5072 daté du 15 mai 1937

Méliès et Edouard VII (Paris-Soir du 14 mai 1937)

Méliès et Edouard VII (Paris-Soir du 14 mai 1937)

Le cinéma faisait ses premiers pas quand, voici quelque trente-cinq ans, le roi Edouard VII fut couronné. Mais les directeurs de productions avaient déjà le goût des exclusivités.
L’un d’eux, Mr Urban, directeur de la Warwick Trading C°, de Londres, eut une inspiration géniale.
— Messieurs, dit-il à ses collaborateurs, nous nous devons de donner ce qu’aucune des firmes concurrentes ne pourra réaliser : la scène du couronnement dans l’abbaye de Westminster !
On le crut devenir fou. Mais Mr Urban avait son idée. Il fit appeler George Méliès.
— Etes-vous un homme à faire une reconstitution de la « coronation » ? lui demanda-t-il. Méliès accepta.

La cathédrale dans le potager

Une reconstitution, même de cette envergure, ne lui faisait pas peur. Il venait justement d’agrandir son atelier de Montreuil-sous-Bois auquel il avait ajouté un immense hangar et un nouveau magasin de décors. Seul au monde, il disposait de toutes les commodités nécessaires pour la prise de vues, seul au monde, grâce aux perfectionnements que son ingéniosité y apportait sans cesse, il était vraiment outillé. Il était prêt à construire des cathédrales.
Il demanda de la documentation. Urban lui envoya quelques gravures de journaux et un vague croquis au crayon de la nef.

Alors Méliès n’hésita pas : il partit à Londres. Il passa des heures à Westminster, dressa des plans et croquis, nota des détails d’architecture, interrogea les bedeaux sur les ornements prévus.
Méliès revint à Montreuil-sous-Bois avec des planches en couleur, des liasses de croquis et la promesse qu’un maître de cérémonies de Londres viendrait à Montreuil en cours de réalisation pour surveiller l’exactitude historique des détails. On pouvait commencer.
Et les premières difficultés commencèrent en même temps. Mais Georges Méliès n’était pas seulement acteur, metteur en scène et opérateur. Il se fit également menuisier, costumier, maquilleur.

Un costumier spécialiste des grands théâtres demanda 7.000 francs pour habiller tous les lords et tous les prélats qui devaient évoluer dans la fameuse abbaye. Il les obtint, et Méliès y mît lui même la main pour qu’il n’y ait pas la moindre inexactitude.

Westminster est prêt

En trois semaines, Westminster eut son sosie dans un ancien potager, au coin de la rue François-Debergue et du boulevard de l’Hôtel-de-Ville, à Montreuil. Sur des étagères de bois blanc brillait tout le luxe de la cour royale de Londres. Il y avait là les grandes couronnes et les « coronets », que tous les assistants, lords et ladies, se mettaient sur la tête après le sacre. Il y avait l’épée que le roi offre à l’autel et que, rachète ensuite un de ses officiers, les lourds éperons d’or avec lesquels on lui touche les talons. Dans un carton, au-dessous d’une série de rouleaux de toiles peintes conservées en magasin, étaient placés les quatre sceptres du roi et de la reine, deux surmontés d’une croix, deux d’une tourterelle. Dans de grands placards, on avait rangé dans des caissettes une foule de bijoux, de décorations et des insignes des différents ordres. Rien n’avait été oublié, pas même la vieille bible et le plateau d’argent avec le parchemin que devait signer le roi.

Edouard VII. de Belleville

Enfin, tout fut prêt pour le premier tour de manivelle. Georges Méliès convoqua tous ses acteurs et la figuration complète de l’Opéra-Comique. Il avait trouvé, pour tenir le rôle d’Edouard VII, un acteur du Théâtre de Belleville étonnamment ressemblant et qui s’acquitta à merveille de son rôle. Pour celui de la reine Alexandra, ce fut plus difficile. Mais Méliès trouva une jeune figurante de music-hall, suffisamment ressemblante, et, désormais, la troupe était au complet.

Le couronnement d’Edouard VII fut le plus grand succès qu’obtint jamais la Warwick Trading Co, de Londres. Devant l’Alhambra et devant l’Empire où passait la même bande, la foule faisait la queue. Urban exultait. Georges Méliès fut fêté comme le grand magicien de ce nouvel art qu’était devenue, grâce à lui, la cinématographie.

Urban reçut une lettre portant le sceau royal. Sa Majesté lui faisait dire qu’elle avait beaucoup entendu parler d’une bande cinématographique reconstituant la cérémonie de son sacre à Westminster. Sa Majesté le priait de lui faire le plaisir de se rendre avec ses appareils au château de Windsor, afin de projeter la bande devant la famille royale. Sa Majesté l’en remerciait par avance.

Et c’est ainsi qu’Edouard VII, dans un salon de son château, se vit couronner une seconde fois par Georges Méliès.

Léo Sauvage

Le Couronnement d'Edouard VII à Montreuil (Pairs-Soir 1937)

Le Couronnement d’Edouard VII à Montreuil (Paris-Soir 1937)

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le site officiel de l’association « Cinémathèque Méliès – Les Amis de Georges Méliès ».

Le site officiel de Georges Méliès.

La page Facebook Georges Méliès.

Un version non restaurée du Voyage dans la lune de Georges Méliès.

 


Georges Méliès: Le Sacre d’Edouard VII (1902) par iconauta (DailyMotion)

 

La page wikipédia (en anglais) très complète sur Le Couronnement d’Edouard VII par Méliès.

 


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