Nécrologie de Louis Feuillade (Cinémagazine, Paris-Soir, Comoedia 1925)


C’est dans le n°10 daté du 06 mars 1925 que parait la nécrologie de Louis Feuillade dans Cinémagazine.

Nous y ajoutons celle parue dans le quotidien Paris-Soir ici ainsi que celle parue dans Comoedia .

Nécrologie de Louis Feuillade (Cinémagazine 1925)

Nécrologie de Louis Feuillade (Cinémagazine 1925)

CEUX QUI S’EN VONT… LOUIS FEUILLADE

La cinématographe française est en deuil. Un de ses plus populaires réalisateurs, dont le nom est inséparable de celui de Léon Gaumont, Louis Feuillade, vient de mourir à Nice, à l’âge de cinquante-deux ans, après une courte maladie.
Rappeler l’œuvre de Feuillade, c’est indiquer l’histoire du film français presque depuis ses débuts. Aux premières et courtes bouffonneries du Thé chez la Concierge et de La Course à la Perruque, succédèrent des films dramatiques de plus long métrage, la fameuse série : « La Vie telle qu’elle est », avec La Tare, Le Destin des Mères, S’affranchir, La Gardienne du feu, L’accident, Le Chef-lieu de Canton, etc., les films de fauves que Feuillade fit évoluer pour la première fois devant l’objectif : La Maison des Lions, Dans la Brousse, Aux lions les Chrétiens ! etc..

Après avoir tourné Fantômas, le précurseur des films en série le metteur en scène, infatigable, alternait les grands films dramatiques ou historiques : La Marche des Rois, L’Enfant de la roulotte, L’Agonie de Byzance, Severo Torelli, avec les cinévaudevilles de « La Vie Drôle », qui consacrèrent la popularité de Marcel Levesque et la série de Bout de Zan, de joyeuse mémoire.

Pendant la guerre, Louis Feuillade tourna nombre de films patriotiques, Vendémiaire, entre autres, et le trio de cinéromans à succès : Les Vampires, Judex, La Nouvelle Mission de Judex.
Puis, après, ce furent La Fugue de Lili, Le Bandeau sur les Yeux, L’Usurier, Le Nocturne, Tih Minh ; les ciné-feuilletons : Les Deux Gamines, L’Orpheline, Parisette, Le Fils du Flibustier, L’Orphelin de Paris, les films de plus court métrage : Le Gamin de Paris, La Gosseline, Pierrot-Pierrette, Une fille bien gardée et Lucette.

Louis Feuillade venait de terminer Le Stigmate depuis deux jours, quand la maladie foudroyante vint le terrasser… On espérait un peu que la robuste constitution du réalisateur de Judex reprendrait le dessus… Il n’en a rien été, hélas ! et notre écran perd celui de ses pionniers qui a le plus contribué à rendre le cinéma populaire.

Il y a quinze jours, Louis Feuillade m’écrivait, me donnant rendez-vous le 5 mars, date à laquelle il devait présenter, dans l’intimité, les trois dernières parties de son Stigmate… L’œuvre est terminée, mais son réalisateur, qui a pu apprécier le bon accueil fait par la critique à son film, ne pourra donner libre cours aux grands projets — et ils étaient nombreux — qu’il me confiait lors de son dernier passage à Paris.

Il apprit leur métier à un certain nombre de nos metteurs en scène, et non des moindres… Parmi ceux qui tournèrent leurs premières bandes sous sa direction, citons : Jacques Feyder, Luitz-Morat, Léonce Perret, Henri Fescourt, Léon Poirier, René Le Somptier, Mariaud, Jean Durand, Pierre Colombier. Tous doivent beaucoup à cet infatiguable réalisateur.
Adorant les gosses, Feuillade se complaisait aussi à tourner avec eux. Parmi ceux qu’il révéla, il faut citer Bébé, Bout de Zan et Bouboule.

Pour mener à bien ses récentes réalisations, Louis Feuillade s’était assuré la collaboration dévouée de Maurice Champreux, devenu, depuis, son gendre.
C’est à lui qu’échoit la tâche de continuer l’œuvre de l’auteur du Stigmate.
A Madame Louis Feuillade, si cruellement frappée, à sa fille et à M. Maurice Champreux, Cinémagazine adresse ses bien vives et bien sincères condoléances.

Albert Bonneau

Publicité pour Le Stigmate de Feuillade (Cinémagazine 1925)

Publicité pour Le Stigmate de Feuillade (Cinémagazine 1925)

Dans ce même numéro on trouve cette publicité ci-dessus pour l’adaptation en roman du dernier film de Louis Feuillade, Le Stigmate.

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

Voici une autre nécrologie, parue dans le quotidien Paris-soir le 01 mars 1925.

Nécrologie de Louis Feuillade (Paris-Soir 1925)

Nécrologie de Louis Feuillade (Paris-Soir 1925)

LOUIS FEUILLADE

La cinématographie française vient de perdre un de ses plus hardis promoteurs.
Louis Feuillade est mort à Nice, d’une appendicite foudroyante compliquée de péritonite, après une opération douloureuse et une agonie de 36 heures.
La veille, il avait achevé, avec la collaboration de son gendre, M. Maurice Champreux, Le Stigmate, qui sera son oeuvre ultime.

Né en 1872, il entre dans le journalisme à Montpellier après de solides études. Ses compatriotes se rappellent encore la vigueur de ses chroniques et son incontestable talent de polémiste.
Venu par la suite à Paris, il ne tarda pas à se sentir attiré par l’art muet, alors à ses débuts, et qui allait lui fournir l’occasion d’employer son activité juvénile.
Entré chez Gaumont comme directeur artistique, il n’a jamais quitté cette maison qu’il avait faite sienne.

De nombreux metteurs en scène parmi lesquels il faut citer Léonce Perret, Henri Fescourt, Gaston Ravel, Pière Colombier, furent ses élèves. Il lança également de nombreux artistes qui sont aujourd’hui des vedettes de l’écran.
Sa production est considérable et on ne compte pas moins de 800 scénarios écrits par lui.

Il est l’auteur du premier ciné-roman projeté Fantômas, qui obtint d’emblée la faveur du public. Judex, La Nouvelle mission de Judex, Barrabas, Tih-Min, Les deux Gamines, L’Orpheline, Vindicta, Parisette etc., autant d’œuvres qui portent son nom et marquent les étapes d’un art sincère et d’une technique impeccable.

Tour à tour, il collabora avec Arthur Bernède, Georges Lefaure, F. Boutet, Maurice Level, qui signèrent avec lui des bandes remarquables.

Il laisse le souvenir d’un esprit cultivé, d’un homme aimable, adorant son art et lui consacrant le meilleur de ses forces. Bon et serviable, il disparaît, emportant les regrets de tous ceux qui l’ont approché.

Philippe Sarlat

Voici également la belle nécrologie parue dans le quotidien Comoedia le 6 mars 1925.

Nécrologie de Louis Feuillade (Comoedia 1925)

Nécrologie de Louis Feuillade (Comoedia 1925)

La mort et les obsèques de Louis Feuillade

paru dans Comoedia le 06 mars 1925

Les obsèques de Louis Feuillade ont été célébrées en cette si curieuse église de Cimiez tant de fois cinématographiée et au milieu d’une énorme affluence. Tous les cinématographistes présents sur la Côte d’Azur étaient là. Un certain nombre étaient venus de Paris, notamment M. Léon Gaumont, M. et Mme Charles Gaumont. MM. Paul Cartoux, Decoin, etc. Le catafalque disparaissait sous un véritable amoncellement de fleurs.

M. Léon Gaumont a dit, en termes profondément émus. le dernier adieu à son fidèle collaborateur :

Louis Feuillade a été un de mes premiers et plus précieux collaborateurs, sans cesse au travail,se dépensant, sans compter.
Par ses chefs-d’œuvre, je ne vous en rappellerai que quelques-uns : L’Agonie de Byzance, le premier grand film pour l’époque ; Judex, Les deux Gamines, Parisette, Vindicta, il a largement contribué à la réputation mondiale de notre marque.
Il était le maître incontesté en Europe du film à épisodes qu’il tenait toujours à composer tout seul. Louis Feuillade se classait parmi les premiers metteurs en scène.
Et, brutalement, au moment où tout lui souriait, où s’achevait Le Stigmate, le jour même où la presse parle du succès des premiers épisodes de ce dernier film, il est enlevé à l’affection des siens et de ses amis par une attaque foudroyante d’appendicite.
Adieu, mon cher Feuillade, nous conserverons de vous un souvenir de bonté. Merci de votre précieux concours, grâce auquel nous avons pu en partie répandre dans le monde entier la bonne réputation de l’industrie bien française de la cinématographie.
Votre œuvre ne disparaîtra pas, elle sera continuée par votre élève devenu votre gendre qui vous succédera dans notre maison.

Puis le cercueil a été transporté au reposoir du château de Nice en attendant que la mise en état du caveau de famille permette le transfert et l’inhumation définitive à Lunel, c’est-à-dire dans quelques semaines.

Sur les derniers instants de Louis Feuillade on donne des détails vraiment touchants.

Sa fin a été marquée par des traits de sérénité et de courage qui méritent d’être rapportés. Le matin de sa mort il fit appeler, de bonne heure, son gendre, M. Champreux, et lui dit : « Il fait du soleil, il faut en profiter pour aller tourner, car le mauvais temps nous a retardés. Seulement ne rentrez pas trop tard: à onze heures, je serai mort. »

Il fit ensuite son testament, donna à sa famille ses dernières instructions, demanda que chacun des siens l’embrassât, y compris sa vieille bonne qui était à son service depuis de longues années. Il parla encore à son gendre des deux films qu’il devait tourner avec lui et que M. Champreux devra réaliser seul.
Après quoi, paisiblement, il s’éteignit à onze heures et demie du matin.

Ainsi mourut Louis Feuillade vaillamment, honnêtement, simplement, comme il avait vécu.

(article non signé mais vraisemblablement de Jean-Louis Croze)

Comoedia avait déjà fait paraître un premier article « à chaud » le 27 février 1925 signé justement par Jean-Louis Croze.

Louis Feuillade est mort (Comoedia 1925)

Louis Feuillade est mort (Comoedia 1925)

Louis Feuillade est mort

paru dans Comoedia le 27 février 1925

Un maître du film : Louis Feuillade est mort 

A Paris, nous voulions espérer, alors qu’à Nice il ne restait aucun espoir de sauver cet homme dont le travail fut le seul souci, la conscience le seul guide, le cinéma la grande passion. Louis Feuillade s’est éteint hier entre 11 heures et midi, en sa villa Blandine du boulevard de Cimiez.

La brutalité de cette fin, le tragique de cette disparition méritent qu’on en raconte les détails, ne serait-ce que pour constater une fois de plus la fragilité de la vie humaine.

Dimanche soir, le grand metteur en scène, qui avait depuis la veille, avec la collaboration de son gendre, Maurice Champreux, terminé Le Stigmate — sa dernière œuvre, la meilleure, peut-être —  Louis Feuillade avait été pris de vomissements, accompagnés d’une forte fièvre. Malgré l’interdiction du médecin, le malade voulut boire de l’eau fraîche.
Mme Louis Feuillade s’y opposant, son mari se leva et, coup sur coup, vida deux verres d’eau. Cette imprudence lui aura été fatale.

Les médecins, appelés en consultation, diagnostiquèrent un cas d’appendicite foudroyante, compliquée de péritonite. L’opération s’imposait, immédiate. Elle eut lieu, à chaud, bien entendu. Elle fut inutile.
Après 36 heures de lutte chez le patient, la mort faisait sa mystérieuse et terrible besogne.

Louis Feuillade laissera un nom dans la cinématographie. Il fut un des premiers à la comprendre, à la servir, à l’honorer.

Né à Lunel, en 1872, l’auteur populaire de tant de films à succès avait, après de fortes études, embrassé la carrière journalistique. A Montpellier, on se souvient encore de l’ardeur de ses polémiques dans différents journaux locaux. Paris l’attirait. Il se rendit à cette attirance, mais la presse bientôt devait le céder à l’art muet, alors en enfance. Il comprit l’avenir du film et des films. Son premier fut, je crois, cette fameuse Course à la perruque, dont certains parlent encore et, de chez Pathé où avaient eu lieu ses débuts, Feuillade entra chez Gaumont en qualité de directeur artistique.

La mort seule devait interrompre entre la grande firme française et son directeur artistique une collaboration des plus heureuses, des plus fécondes, des plus cordiales.

Il a initié à l’écran nombre de metteurs en scène qui, aujourd’hui, comptent parmi les as de la production française: Léonce Perret, René Le Somptier, Henri Fescourt, Léon Poirier, Jacques Feyder, Gaston Ravel, Luitz-Morat, Maurice Mariaud, Jean Durand, Pière Colombier et bien d’autres que j’oublie. Que d’artistes il a lancés : René Navarre, Musidora, René Cresté, Renée Carl, Fabienne Fabrèges, Marcel Lévesque, Leubas, Hermann, Mathé, Michel, Georges Melchior, Marie-Louise Iribe, Bout de Zan, Bébé, Bouboula et. Biscot. Là aussi la liste est incomplète.

Quant au nombre de scénarios composés par Feuillade, il dépasse 800, depuis ceux que l’on réalisait en 30 ou 50 mètres jusqu’à ceux de 6.000 mètres. C’est lui qui est, sans discussion, le père du cinéroman puisque Fantômas, avec René Navarre, a précèdé les Mystères de New-York. Exploitant cette veine, joignant une technique parfaite à une imagination visuelle de premier ordre, Louis Feuillade nous a donné JudexLa Nouvelle Mission de Judex, Barrabas, Tih Min, Les Deux Gamines, L’Orpheline, Parysette, Le Fils du Flibustier, Vindicta, Vendémiaire, Les Orphelins de Paris et Le Stigmate.

Nous avons dit qu’il s’était adjoint pour cette dernière bande, son gendre, digne élève du maître, M. Maurice Champreux, avec lequel il avait projeté de tourner Le Roi de la Pédale, dont Biscot devait être le protagoniste.

MM. Arthur Berne de, Georges Lefaure, Maurice Level, Frédéric Boutet furent ses principaux collaborateurs ou les adaptateurs de ses œuvres. Je fais une place à part à Paul Cartoux, compatriote et ami du disparu, dont les qualités littéraires cadraient admirablement avec l’originalité inventive du grand cinématographiste.

Les titres des films cités plus haut sont ceux d’après guerre. Aux heures lointaines où le public s’intéressait moins à l’art muet, Feuillade produisait et réalisait des scénarios d’un intérêt incontestable, par exemple Les Pâques rouges, Mariage de raison, Le Calvaire, L’Agonie de Byzance. Sa débordante activité ne se contentait pas de la violence des drames ou de l’ampleur des reconstitutions, habitué aux galéjades du Midi, plein de verve, il filmait très agréablement et très drôlement vaudevilles et comédies. L’Hôtel de la gare, Le Furoncle, etc., le prouverait encore aujourd’hui.

Feuillade était un artiste. Il comprenait, il aimait la nature, d’où le soin, la passion — et le fini — avec lequel il choisissait et plaçait ses extérieurs. Techniquement, il ne le cédait à personne. Nul n’aura pratiqué et enseigné ce métier de la photographie, mouvante avec plus de persévérance et plus… de succès. Son nom est, restera populaire.

L’homme était charmant, sa conversation émaillée de souvenirs et de réflexions dénotait un humoriste, mais elle ne cachait pas la bonté de son cœur. Louis Feuillade part entoure de regrets très vifs, très sincères.

A Mme Louis Feuillade, sa veuve, à Mme et à M. Maurice Champreux, sa fille et son gendre, à son ami très cher, à son fidèle collaborateur, Paul Cartoux, Comoedia adresse, comme moi-même, l’hommage respectueux et tout attristé de sa sympathie.

Jean-Louis Croze

Louis Feuillade est mort (Comoedia 1925)

Louis Feuillade est mort (Comoedia 1925)

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus

La biographie de Louis Feuillade sur le site Les indépendants du 1er siècle.

L’hommage à Louis Feuillade avec rétrospective de ses films au Festival International du film de La Rochelle 2015.

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