Gloire et tristesse de Georges Mélies (Le Figaro 1937 Ce Soir 1937) 3 commentaires


C’est dans le numéro 267 daté du 24 septembre 1937 du Figaro que parait cet article sur Georges Méliès à la fin de sa vie.

Nous y avons joins d’autres articles parus dans le quotidien Ce Soir à l’automne 37 (ici) ainsi que la nécrologie de Georges Méliès paru dans Le Figaro le 23 janvier 1938 (à lire ici) et celle parue dans Ce Soir avec celle d’Emile Cohl mort la veille (à lire ici).

Georges Méliès dans Le Figaro 14.09.37

Georges Méliès dans Le Figaro 14.09.37

GLOIRE ET TRISTESSE de Georges Méliès

A quelques kilomètres de Paris, non loin de la « grand’route »; comme disent les bonnes gens du village, vous pouvez encore découvrir une petite place tranquille où poules et poussins picorent à l’ombre du clocher. La porte de l’église, couverte de graffiti où faucilles et marteaux alternent avec des croix gammées, traduit seule l’évolution sociale qui fait un panneau électoral de ces derniers vestiges de la puissance des châtelains d’Orly, les comtes d’Artois.
Tout le pays est construit sur l’emplacement de l’ancien parc, et un lotissement a récemment divisé le dernier carré de terre.

Aujourd’hui, pour les guides eux-mêmes, Orly ne survit guère que par son aérodrome et ses immenses hangars à dirigeables. Et pourtant il existe encore un château. Si ce nom pompeux n’abrite en réalité que le pavillon de chasse du véritable château, détruit depuis longtemps, il n’en est pas moins vrai que son style dix-septième siècle, sa cascade, son parc aux chênes séculaires, lui prêtent grande allure.

Le château est devenu la Maison de retraite du cinéma. En toute saison les mutualistes ont la possibilité de passer leur convalescence à l’issue d’une maladie et l’été une colonie de vacances accueille les enfants des sociétaires. Enfin, on admet à la Maison de retraite les membres ayant atteint soixante ans et titulaires de quinze. années de versements. En raison même de la date de la fondation de la Mutuelle du cinéma, personne ne pouvait répondre à ces conditions avant l’an passé, qui permit d’accueillir le vieux comédien Camille Bardou. Cependant, par une exception qui était un devoir, un homme vit là depuis de longs mois. Des amis dévoués, des campagnes de presse ont su à la fois lui donner la gloire à laquelle il a droit et l’éloigner pour toujours de la petite boutique de jouets et de bonbons qu’il tenait à la gare Montparnasse.
Cet homme, il a réalisé des centaines de films, des opérettes, des drames, des féeries il évoqua tour à tour Robinson Crusoë et Le Juif errant, il imagina Le Voyage à travers l’impossible ; il fut le digne continuateur de Jules Verne avec A la conquête du Pôle et Le Raid Paris-Monte-Carlo en deux heures, il n’hésita pas à reconstituer Le Couronnement d’Edouard VIl à Londres ou L’Eruption du mont Pelée, il fut Dreyfus et le baron de Munchausen ; il construisit le premier studio du monde il est le créateur du spectacle cinématographique vous avez reconnu Georges Méliès.

Comment ne pas rappeler une fois encore les étonnantes circonstances qui devaient lui permettre d’associer son nom aux pionniers de l’écran ?

1895. Georges Méliès est directeur du théâtre Robert-Houdin. Les pigeons sortent du haut de forme, les pièces d’or coulent des oreilles des spectateurs, buffets et armoires, disparaissent sous les trappes, le miroir magique vous révèle Cagliostro. Méliès est le roi de la prestidigitation et sa figure souriante est célèbre sur tout le Boulevard. Un jour, son ami Antoine Lumière, fabricant de produits photographiques qui tient boutique passage de l’Opéra, le convie au Grand Café, pour lui présenter une invention de ses fils. C’est la soirée historique où l’on vit arriver un train en gare et les ouvriers sortir de l’usine Lumière, à Lyon-Monplaisir. La féerie est surpassée. Qu’importe désormais à Méliès la baguette magique ? Il lui faut cette nouvelle attraction qui fera courir les foules.
Il se précipite vers Auguste Lumière :
— Je vous achète votre appareil dix mille francs.
— Non, monsieur Méliès.
— Vingt mille.
— Mon invention n’est pas à vendre. Pour vous, elle serait la ruine. Du reste, elle ne peut être exploitée que comme une curiosité scientifique, et bien peu de temps sans doute. Elle n’a aucun caractère commercial.

Méliès ne se décourage pas pour si peu. N’a-t-il pas été mécanicien, ébéniste, dessinateur, industriel ? Il délaisse son théâtre, finit par dénicher, à Londres, un appareil d’Edison et quelques bandes qu’il paie trois mille francs, le perfectionne, et désormais « une pièce de cinématographe » est inscrite au programme du théâtre Robert Houdin. Le spectacle cinématographique est né.

Quelques semaines plus tard, Méliès construira lui-même un appareil de prise de vues, découvrira, le truquage au hasard d’un arrêt subit de son appareil, place de l’Opéra, qui transformera un omnibus en corbillard ; puis, en 1897, il renonce à tourner en plein air pour filmer Paulus dans son répertoire, peint un décor de fortune, allume quelques lampes électriques puissantes. Le résultat est satisfaisant : le studio vient de naître. Il sera construit la même année dans le jardin de sa propriété, à Montreuil-sous-Bois. Aujourd’hui, « le premier studio du monde », atteint pendant la guerre par les gothas, abandonné dans la paix par suite d’une débâcle, tombe en ruines et abrite comme il peut quelques gravats.

Et dans sa retraite Georges Méliès semble vivre des jours tranquilles. Le voici, bourrant son éternelle pipe de bruyère, assis dans un fauteuil, au milieu de la pelouse, entouré d’enfants jouant à colin-maillard. Il ne change pas, en dépit de ses soixante-seize ans. Et pourtant si. Il est quelque peu mélancolique :

Voyez-vous, je relis l’histoire du cinéma. Je prends des notes. Peut-être vais-je enfin me décider à écrire mes mémoires. Il faut bien occuper son temps. Ici, on est logé, tranquille, trop parfois. C’est le bout du monde et les visites sont rares. Le journal, une partie de cartes avec ma femme, par hasard les acrobaties des avions. la journée est finie. Une fois par semaine, le cinéma. Le reste du temps, le jardin et les pensées. Par ci, par là, j’écris un article pour une revue américaine ; je réponds à la Cinémathèque française ou à celle de New-York, qui s’efforcent de retrouver plusieurs de mes films dispersés à travers le monde. Hélas il n’en reste plus guère qu’une vingtaine sur trois mille ! On est venu me demander de présenter une rétrospective au pavillon du Cinéma, à l’Exposition, le 5 octobre prochain. J’irai sans doute revoir une fois encore mon passé en images. Que voulez-vous, c’est la vie. »

N’aurait-on plus le droit d’embellir la vie ? Ne pourrait-on accorder quelque activité à cet homme auquel toute une industrie doit sa prospérité ? Le tirer de cette détresse morale qu’il n’ose avouer par respect pour ceux qui lui accordèrent un abri ?

Pourquoi ne pas organiser un musée du cinéma avant que le temps n’égare les premiers appareils, les premiers documents ?
Pourquoi ne pas réunir au fusil de Maray, au projecteur de Lumière, qui se trouvent au Conservatoire des Arts et Métiers, les pièces exposées au Palais de la Découverte ou dans les collections de province ?

A tant d’hommages justement mérités, nous souhaitons un nouveau titre de gloire. Au nom de Georges Méliès, chevalier de la Légion d’honneur, créateur du spectacle cinématographique, nous voudrions ajouter celui de Conservateur du Musée du cinéma.

André Robert

 

Georges Méliès (Le Figaro 1937)

Georges Méliès (Le Figaro du 05 octobre 1937)

Georges Méliès fait référence, dans l’article précédent, à la présentation qu’il fera de ses films dans le cadre de l’Exposition universelle de 1937 le mardi 05 octobre 1937 au Palais du Cinéma. Voici un encart l’annonçant paru dans le quotidien Ce Soir daté du 01 octobre 1937.

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Toujours dans le quotidien Ce Soir quelques jours plus tard, on peut lire cet article annonçant cette présentation.

Georges Méliès l’un des créateurs du cinéma paraîtra demain à l’Expo

paru dans le n°217 daté du 05 octobre 1937 (Ce Soir)

Demain Georges Méliès sera fêté au «Ciné-37» de l’Exposition et le pionnier du cinéma français présentera ses premiers films.

C’est une grande « première » du cinéma qui se déroulera demain, entre 17 et 19 heures, au « Ciné 37 » de l’Exposition. Une « première » où seront présentes des films contemporains de l’Exposition de 1900. C’est Georges Méliès lui-même — oui, le pionnier du cinéma français, celui qui, le premier, pensa à commercialiser la merveilleuse invention de Louis Lumière — qui commentera pour le public la projection de ses propres films.

On connaît le succès qui accueillit les premières bandes du génial Lyonnais. Succès dû, avant tout, à leur nouveauté, car des films comme L’arroseur arrosé ou La locomotive ne comportaient aucune sorte de mise en scène. C’était de la photographie animée. Le mérite de Georges Méliès fut d’avoir pressenti toutes les possibilités scéniques du cinéma naissant, d’avoir compris qu’il fallait ici, comme au théâtre, de vrais acteurs, des décors artificiels. Ses premiers essais eurent lieu en plein air, mais hélas ! le vent ébranla les décors et le film fut inutilisable.

Méliès créa alors le premier studio. Mais, brutalement, se posa le problème qui devait peser si lourdement sur le nouvel art : celui des capitaux. Le persévérant Méliès réussit à réunir 70.000 francs. Il fit construire avec cette somme — énorme pour l’époque — un grand atelier de 17 mètres sur 6. Et dès lors il se mit à l’œuvre. Il forma les premiers techniciens du cinéma puis se mit en quête d’acteurs. Le croiriez-vous ? Il n’essuya d’abord que des refus ! Le rêve de « tourner » ne s’était pas encore emparé des jeunes femmes !

Père des « actualités », Georges Méliès tourna des courses d’avions et même le couronnement d’Edouard VII. Il est vrai qu’il ne s’agissait que d’une reconstitution.

Mais c’est surtout dans le film fantastique qu’il se spécialisa. Il monta Les quatre cents coups du diable, Les hallucinations du baron de Munchausen, Le voyage dans la lune, Le tunnel sous la Manche, Le palais des Mille et une Nuits.

Quelques-uns de ces films seront montrés demain à l’Exposition. Et le public fêtera le courageux pionnier qui vit aujourd’hui modestement à Orly d’une maigre pension que le gouvernement lui a accordée.

Car, hélas ! comme tant d’autres précurseurs, Georges Méliès est sans fortune.

(article non signé)

 

Nous ajoutons un article paru le 14 octobre dans Ce Soir consacré à la Maison de retraite à Orly dans laquelle Méliès termina sa vie.

Ce Soir du 14 octobre 1937

Ce Soir du 14 octobre 1937

La mémoire de Brézillon est honoré à Orly

paru dans Ce soir n°226 du 14 octobre 1937

La mémoire de Léon Brézillon fondateur de la Mutuelle du Cinéma, honorée aujourd’hui à Orly.
Un buste sera inauguré cet après-midi à la maison de retraite du Cinéma, à Orly, à la mémoire de Léon Brézillon, président-fondateur de la Mutuelle du Cinéma.

Des orateurs nombreux, et parmi eux M. Huismans, directeur général des Beaux-Arts, rappelleront ce que furent la vie et l’œuvre de Léon Brézillon, directeur de salles heureux, mais aussi mutualiste fervent, à qui le cinéma français est redevable de cette belle œuvre sociale qu’est la Mutuelle du Cinéma, redevable aussi de cette maison de retraite d’Orly créée pour les « vieux du ciné », qui n’est pas encore ce qu’il rêva, mais qui peut le devenir pour peu qu’on sache le vouloir.

La maison de retraite du Cinéma est installée à Orly, au milieu d’un parc magnifique, et les statuts de la Mutuelle du Cinéma précisent qu’elle est faite pour recevoir les membres actifs de la mutuelle ayant plus de soixante ans d’âge et quinze années de cotisations, pour leur servir de maison de convalescence et pour abriter, aux beaux jours, une colonie de vacances réservée aux enfants des sociétaires.

Malheureusement — pourquoi le cacher ? — si la maison d’Orly a bien hébergé cet été une cinquantaine de gosses, les pensionnaires qui y vivent peuvent se compter sur les doigts d’une seule main. Il y a Camille Bardou, qui fut un bel artiste, et il y a Méliès, le grand Méliès, « admis » à Orly, bien qu’il ne remplisse pas les conditions statutaires. C’est trop peu.

La maison de retraite d’Orly ne peut recevoir les vieux pour, lesquels elle a été créée — techniciens et artistes — parce qu’elle manque d’argent. L’institution de la Loterie nationale l’a privée de la majeure partie de ses ressources en réduisant pratiquement à néant la vente des billets de tombola dans les salles, vente dont le produit n’a pas été remplacé par le prélèvement d’un franc perçu à l’entrée des présentations de films. La maison d’Orly est pauvre.

On voudrait, puisque des « officiels » se rendront aujourd’hui à Orly, qu’ils s’en aperçussent et que le nécessaire fût fait sur ce premier point. Les ressources trouvées: il restera à « organiser » la maison, ce qui sera facile si l’on veut bien unir des efforts jusqu’ici dispersés et contradictoires. Mais ceci est une autre histoire.

L’important, pour l’instant, serait de trouver de l’argent.
Et aussi, nous le signalons à M. Huismans, d’assurer les vieux jours de Méliès, inventeur du cinéma, Méliès de qui l’on disait, ces jours derniers, qu’il ne pourrait rester à Orly, « puisqu’il ne compte pas les quinze années de cotisations exigées par les statuts ».

L. R. D.

Ce Soir du 14 octobre 1937

Ce Soir du 14 octobre 1937

Dans Le Figaro du 10 décembre 1937, on trouve cette lettre d’un Georges Méliès, bien malade, au moment où il fête son 76° anniversaire.

Lettre de Georges Méliès dans Le Figaro du 10 décembre 1937

Lettre de Georges Méliès dans Le Figaro du 10 décembre 1937

ANNIVERSAIRE

Nous, célébrons volontiers divorces et mariages des vedettes d’outre- Atlantique. Nous accueillons avec zèle les confidences des jeunes premiers d’aujourd’hui ou de demain. Nous proclamons les mérites de la mode nouvelle lancée par Hepburn ou Darrieux ; Qu’il nous soit permis pour un jour de faire trêve à de tels événements et de glisser une modeste information de citer  — une lettre :

« Pour ce qui est de moi, je suis, en ce moment et depuis cinq semaines, très gravement malade à la chambre, d’une gastralgie suraiguë qui me cause des douleurs abominables, dès quel je mange la moindre miette. Je souffre des cinq et six heures consécutives de spasmes épouvantables à l’estomac. Ne pouvant me nourrir, j’ai énormément maigri et offre une tête patibulaire. Après avoir tout essayé sans succès j’emploie un nouveau médicament qui me semble apporter quelque amélioration, mais si un mieux sérieux ne se produit pas, j’irai cette semaine me faire radiographier à la Pitié. Ma femme, heureusement, elle, se porte à merveille et son appétit est pour moi le supplice de Tantale. Enfin espérons que je me tirerai de là. Aujourd’hui, 8 décembre, je franchis le pas et entre dans ma soixante-dix-septième année. »

Respectons le courage de Georges liès, créateur du spectacle cinématographique, et honorons sa retraite. D’autres que nous, mieux qualifiés, préparent aux pionniers Méliès, Cohl, Baron, l’hommage qui leur est dû. C’est la notre plus grande joie en ce jour anniversaire.
André Robert

Finalement Georges Mélies mourra un peu plus d’un mois plus tard, le 21 janvier 1938.

Voici sa nécrologie parue dans Le Figaro du 23 janvier 1938.

La mort de Méliès dans Le Figaro du 23 janvier 1938

La mort de Méliès dans Le Figaro du 23 janvier 1938

GEORGES MÉLIÈS EST MORT

paru dans Le Figaro n°23 daté du 23 janvier 1938

Vingt-quatre heures après Emile Cohl, Georges Méliès meurt à l’hôpital Leopold-Bellan.
Quel étrange destin aura donc uni, jusque dans leurs derniers instants, l’inventeur des dessins animés et le créateur du spectacle cinématographique : gloire, misère, ingratitude.

Avec celui de Louis Lumière, le nom de Méliès est le plus grand de tous ceux des pionniers du cinéma. L’heure est venue, cruelle, de rappeler, une fois encore son étonnante carrière.
En 1895, il est roi de la prestidigitation et directeur du théâtre Robert-Houdin, tour à tour Satan et Cagliostro, il fait couler les pièces d’or des oreilles des spectateurs et transforme les lapins en tourterelles. Son ami Antoine Lumière, qui tient boutique passage de l’Opéra, le convie un soir au Grand Café pour lui présenter une invention de ses fils. Et c’est la fameuse représentation où l’on vit un train arriver en gare.et entrer dans l’histoire. Méliès est enthousiasmé, veut acheter à tout prix l’appareil merveilleux dix mille, quinze mille, vingt mille francs.
Auguste et Louis Lumière sont inflexibles.
— Notre invention n’est pas à vendre. Pour vous, elle serait la ruine. Du reste, elle ne peut être exploitée que comme une curiosité scientifique et bien peu de temps sans doute. Elle n’a aucun caractère commercial.

Méliès, diable d’homme, ne l’entend pas ainsi. A quoi servirait-il d’être mécanicien, industriel, dessinateur ? Il perfectionne un appareil d’Edison acheté à Londres et, cinq mois plus tard, des  « pièces cinématographiques » figurent à l’affiche du théâtre Robert-Houdin. Successivement, il découvre le truquage, utilise la lumière artificielle.

1897 verra construire, à Montreuil-sous-Bois, le premier studio de prises de vues du monde, aujourd’hui, un pauvre hangar qui abrite quelques gravats. Fondateur de la chambre syndicale du film, Méliès réalise des centaines d’opérettes, de drames, de féeries. Il évoque tour à tour Robinson Crusoé et Le Juif errant, digne continuateur de Jules Verne, il imagine Le Voyage à travers l’Impossible.

La guerre, la débâcle. Au hasard d’une conversation, on apprend sa détresse Méliès vend des jouets et des bonbons dans une boutique de la gare Montparnasse Des cinéastes, des journalistes s’indignent de tant d’injustice.
Il est fait chevalier de la Légion d’honneur. Cruauté du destin, le premier il entre à la Maison de retraite du Cinéma, au château d’Orly. Il y trouvera l’oubli. « Là, au moins, nous avouera- t-il un jour, je ne dérange plus personne ».

Méliès meurt à soixante-dix-sept ans,
André Robert

La nécrologie de Georges Méliès paru dans Ce Soir du 23 janvier 1937 insiste sur le lien qui l’unissait avec Emile Cohl (dont nous reproduisons également la nécrologie).

Nécrologie de Méliès et Emile Cohl dans Ce Soir du 23 janvier 1938

Nécrologie de Méliès et Emile Cohl dans Ce Soir du 23 janvier 1938

La mort à l’hôpital de Méliès et Emile Cohl pionniers du cinéma

A un jour d’intervalle, deux grands pionniers du cinéma viennent de disparaître. Nous signalions hier la mort d’Emile Cohl, l’inventeur du dessin animé. Quelques minutes après la sortie de notre dernière édition, à 18 heures, nous apprenions celle de Georges liès, survenue à l’hôpital Léopold-Bellan, où il avait été hospitalisé au mois de décembre, sur l’initiative de MM. Langlois et Franju et par les soins du docteur Allendy.

Il venait d’atteindre sa soixante-dix-septième année et, quoique souffrant d’un double foyer de cancer, il restait encore parfaitement vif d’esprit. En effet, il terminait, ces jours derniers, dans son lit d’hôpital, les maquettes de décors destinés à la réalisation d’un film fantastique du jeune metteur en scène Jacques Prévert.

En 1895, après la présentation des premiers films des frères Lumière, liès construisit un appareil, en un mois, et commença aussi à tourner des films dont il était le metteur en scène, l’opérateur, le scénariste, le décorateur et le producteur. Il fut le premier à sortir des bandes importantes, par le métrage et par le sujet. Citons dans ce genre : L’Enlèvement d’une dame à Robert Houdin, Le Cauchemar, Le Manoir du Diable. C’est en 1897 qu’il construisit le premier studio, bâti sur ses plans, et qu’il commença à y utiliser la lumière artificielle.
Il fut également le fondateur de la Chambre syndicale du film, président du premier congrès international et c’est à lui que l’on doit une série de réformes (unification des formats) qui ont assuré depuis l’essor matériel du cinéma.

Passionné de son art, il n’hésita pas à lui sacrifier tout son avoir et c’est pour cette raison qu’il est mort dans un tel dénuement que ses amis durent ouvrir récemment une souscription pour couvrir les frais de sa maladie.

LA MORT D’EMILE COHL

En avril dernier, nous avions attiré l’attention sur Emile Cohl, ce précurseur oublié, inventeur du dessin animé, qui vivait dans une gêne voisine de la misère.

Hospitalisé pendant huit mois, à la suite de brûlures accidentelles, à la Pitié, malgré de pressantes démarches faites pour lui assurer une retraite digne de sa probité et de son apport au cinématographe, Emile Cohl s’est éteint, âgé de 81 ans, à l’hospice Paul-Brousse de Villejuif, sans qu’on ait pu lui apporter cette juste compensation à ses années de misère.

Rappelons les lignes qu’écrivait notre collaborateur R.-L. Dauven sur la carrière d’Emile Cohl :

« Emile Cohl — qui avait lâché l’apprentissage de la bijouterie pour vivre de son crayon, ce qui lui valut de faire connaissance, dès sa jeunesse, avec le régime de la vache enragée — était un caricaturiste connu quand le hasard l’amena au cinéma.
« Elève d’André Gill, à qui il avait été présenté par Carjat, il avait collaboré à la « Nouvelle Lune », au « Charivari », au « Courrier Français », à l’« Hydropathe » et à bien d’autres feuilles spirituelles et éphémères quand, un beau matin de 1905, flânant par les rues de Montmartre, il aperçut une affiche de cinéma un peu trop manifestement inspirée d’un de ses dessins.

« Le jour même, il se rendait chez Gaumont aux fins d’information. Il fut reçu par Louis Feuillade, qui ne s’occupait pas encore de mise en scène, mais qui occupait déjà dans la maison une place fort importante. On parla. Et quand il sortit, Emile Cohl était attaché, avec des attributions assez confuses, à ce qui devait devenir plus tard le département des scénarios. »

Malheureusement, on ne songea pas à industrialiser son invention et, en 1912, Emile Cohl partit aux Etats-Unis, où il reçut des visites flatteuses et des demandes de renseignements. Puis survint la guerre et Cohl quitta les Etats-Unis et abandonna le cinéma.
C’est quand il vit les premiers dessins animés américains parvenir en France qu’il comprit que ses démonstrations n’avaient pas été perdues pour tout le monde. Et, malheureusement, il n’avait de recours contre personne. On connaît la suite d’une existence de probité qui vient de s’achever dans la gêne qui avait marqué aussi ses débuts.

Sur l’initiative de la Maison de la Culture et, plus particulièrement, de Ciné-Liberté, un comité Emile Cohl-Georges Méliès vient de se constituer pour honorer la mémoire des deux grands pionniers disparus et poursuivre leur œuvre. Ce comité, dans lequel nous relevons les noms de MM. Aragon, Jean Benoît-Lévy, Jean-Richard Bloch, René Clair, Jean Gabin, Gaston ModotLéon Moussinac, Jean Renoir, Charles Spaak, Maurice Tourneur, s’adresse à la fois aux grandes organisations populaires et à toutes les bonnes volontés individuelles et leur demande de venir d’abord en aide aux familles Cohl et Méliès puis d’étendre leur geste de solidarité aux vieux travailleurs du cinéma dans la gêne.

Toutes les adhésions et tous les dons sont reçus à Ciné-Liberté, 29, rue d’Anjou, 8e. Tél. Anjou 19-54.

Ce Soir du 23 janvier 1938

Ce Soir du 23 janvier 1938

Les Obsèques de Georges Méliès

paru dans Le Figaro n°26 du 26 janvier 1937.

Le Figaro du 26.01.37

Le Figaro du 26.01.37

Georges Méliès a, été conduit hier matin à sa dernière demeure. Réunis à 11 heures en l’église Notre-Dame-du-Bon-Travail, ses amis l’ont accompagné au cimetière du Père-Lachaise.
Auprès de Mme Georges Méliès, sa veuve, M et Mme André Méliès, M. Armand Fontaine, Mlle Ginette Méliès, Melle Madeleine Fontaine, M. et Mme Paul Méliès, ses enfants et petits enfants, nous avons reconnu : René Clair, Henri Chomette, Alberto Cavalcanti venu tout spécialement de Londres; Henri Jeanson, Jean Chataigner, Georges Loureau, Charles Delac, Germaine Dulac, MM- Langlois père et fils, Georges Franju, Vincent, Henri Jannet, Yves-Bonnal, Jean Wiener, Marcel Lapierre, Nadia Sibirskaya, Fernand Rivers, D. Kirsanoff, Henri Astier, Coissac, Paul Souillac, Harlé, Colin Réval, Paul Pavaux, Léon Druhot, Monca, etc.
M. Baurdier, au nom de l’Association syndicale des Artistes Prestidigitateurs, M. Demaria, au nom de la Confédération Générale de la Cinématographie et M. Louis Aubert, député de la Vendée, ont prononcé des paroles d’adieu.

J.-J. L.

 

Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Pour en savoir plus :

Le site officiel de Georges Méliès.

La page Facebook Georges Méliès.

La biographie d’Emile Cohl sur le site des Indépendants du 1er siècle.


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3 commentaires sur “Gloire et tristesse de Georges Mélies (Le Figaro 1937 Ce Soir 1937)

  • Claude -Foret- Guilhem

    Cohl et Méliès deux hommes merveilleux qui nous émerveillent pour toujours, morts quelque peu oubliés au même lieu et presque en même temps il y a moins de 80 ans alors que le Cinéma a vécu 120 ans en 2015. Nous devons par devoir et reconnaissance perpetuer leur mémoire. Particulièrement en notre époque qui vient de voir la pellicule lancer ses derniers feux.
    Faisons en sorte que dans la mémoire du Public le « numérique » ne fasse point pâlir les étoiles d’Emile et de Georges. r l

    • philippe m.

      Merci pour votre commentaire. C’est tout à fait le but de ce site. Faire en sorte que ce cinéma survive sur la toile avec cette ouverture au public à l’international. Il faudrait que je rende un hommage plus conséquent à Emile Cohl dès que je trouve un moment. 😉

  • Claude Guilhem

    Il existe dans les « trésors de l’I.n.a. » un très joli et émouvant petit film dans lequel on suit Madame G. Méliès de la gare Montparnasse où la boutique de son, de notre Cher Georges Méliès était transformée en étal de fleurs, acheter un petit bouquet.
    Prenant ensuite le métro jusqu’au cimetière du Père-Lachaise on la voit allant fleurir la tombe de, pour elle son mari, pour nous l’inventeur du 7° Art !
    C’est simplement beau et très réconfortant…

    Merci pour tout ce que vous nous permettez de revivre, et qui ainsi ne tombe pas dans l’oubli. ( grâce à vous j’ai appris que Jean Gabin avait voulu aider ce cher « Papa Georges ) ».