« Ce que je suis devenue »par MUSIDORA (Pour Vous 1938)


C’est dans le numéro 499 daté du 8 juin 1938 de la revue que l’on trouve cette lettre de Musidora, la première vamp du cinéma, adressée aux lecteurs de la revue.

Lettre de Musidora dans Pour Vous 1938

Lettre de Musidora dans Pour Vous 1938

 » Ce que je suis devenue  »  par MUSIDORA

CELLE QUI FUT LA PREMIÈRE VIT RETIRÉE EN « VAMP » PROVINCE

On s’est fréquemment demandé : « Que sont devenues les vedettes du muet ? » Certaines se sont effacées de la scène du monde artistique sans laisser de trace ; d’autres se sont embourgeoisées — comme Napierkowska, qui fait de la peinture, et Geneviève Félix, qui dirige un institut de beauté ; quelques unes, enfin, s’efforcent de regagner au parlant là place qu’elles occupaient au temps du muet. Elles sont moins rares qu’on ne l’imagine.
Il en est une, toutefois, qui s’est presque totalement libérée de son passé en n’en conservant que l’empreinte artistique, une dont l’étrange regard nous fit maintes fois frémir, celle, enfin, qui fut la première « vamp » du cinéma, « chronologiquement parlant », comme elle le constate elle-même avec modestie.
Il s’agit de Musidora.
Qui ne se souvient d’elle dans « Les Vampires », où elle jouait le rôle ténébreux d’Irma Vep (anagramme de «vampire») ?
Qui le croirait ? L’inquiétante créature s’est mariée, retirée à la campagne et vit dans la joie en élevant son fils ainsi qu’en peignant, sculptant, écrivant des romans à succès…
Mais laissons-lui la parole — si l’on peut dire — en citant des passages de la lettre charmante qu’elle nous adressa.
Poète, Musidoro l’est indéniablement. Philosophe aussi. Heureuse ? Sûrement.
René Brest

Musidora (Pour Vous 1938)

Musidora (Pour Vous 1938)

J’habite une des parcelles les plus jolies de la Champagne : Châtillon-sur-Marne où l’antique maître de la « maison » de Châtillon, Eudes, a glorifié cette terre en devenant célèbre sous le nom du pape Urbain II. De ma terrasse, j’aperçois la silhouette de sa statue et le profil de la tiare, surmontant un beau visage, allongé par une barbe bouclée de pierre grise.
Jean de Meung, premier chansonnier, composait ici, paraît-il, la fin du « Roman de la Rose », et cet irremplaçable Jean de La Fontaine a certainement vu le loup qui sortant de nos bois, cherchait querelle à un tendre agneau, un jour qu’il s’attardait non loin de Châtillon en oubliant d’y visiter la maison qui appartenait à sa femme.
Voici les trois illustres personnages qui vécurent sur cette charmante colline.

En ce temps de mai, autour de ma route, il y a des vignes, plantées dans une ordonnance parfaite ; la terre est sans une herbe.

Ma maison, anciennement celle du bailli, est si vieille que je la reconstruis, m’improvisant architecte. J’ai dessiné des plans et fait exécuter déjà une bibliothèque. De ma fenêtre mes regards plongent dans un grand bassin où nagent la carpe bronzée, le barbillon de platine et le cyprin familier.
J’orne mon jardin, je sculpte quelques cartouches à même la pierre. Je peins des vitraux et je décore les portes de personnages allégoriques : le livre grec, le livre romain, le livre religieux.
Je rêverais de laisser plus tard… très tard… la maison de « Musidora » comme il y avait la maison du Greco. Ceux-là seuls qui l’ont visitée, dans Tolède, peuvent comprendre ma grande ambition dirigée par tous les arts unis à l’artisanat. Il y a trois ans que je travaille avec deux ouvriers — je réalise un rêve. Est-il rien de plus beau ? J’achève un cadre pour ce divin paysage qui se reflète chaque jour sous une lumière discrète et si française.

Musidora et son fils Clément (Pour Vous 1938)

Musidora et son fils Clément (Pour Vous 1938)

Tout cela, je l’avoue, un peu, beaucoup, pour mon petit garçon surnommé le « Zazou », mais qui porte le nom de son père, conseiller des travaux, le doux nom de Clément Marot.
Entre deux plans, je m’initie aux devoirs de ce fils, du datif à l’ablatif ; de Vercingétorix en passant par Mozart et Verlaine et Colette, car les petits livres de classe donnent maintenant des poésies de Verlaine et des passages des livres de Colette.
Etant à mes heures écrivain, je deviens à mes heures poète…

Quel ravissant métier que celui de poète!
C’est le seul qui me permette de retrouver mon théâtre, le music-hall et le ciné, ou je fus — on me l’a dit — et je l’ai cru, la première vamp — chronologiquement parlant, j’entends bien.
Le calme champêtre a quintuplé mon activité, j’ai trouvé le secret de l’éternelle jeunesse. Voyez ma joie, un poète restant éternellement jeune, je me suis transformée en poète ! — Réminiscences !

Petite fille, j’ai passé des journées au Luxembourg, chez Albert Mérat, bibliothécaire du Sénat, à cette époque, l’héritier de la lignée des Parnassiens ; il a influencé mon âme d’enfant ; imaginez qu’Albert Mérat me parlait de Théophile Gautier, de Leconte de Lisle, de Baudelaire, comme de personnages qu’il avait vus chaque jour de sa jeunesse… il me vantait leur talent, me contait leurs reparties.
Vous voyez quelle belle culture littéraire fut la mienne !…
Mais je suis née à Paris, et quelquefois Paris, merveille parmi les merveilles du monde, m’attire. Alors j’organise un gala de poésie à la « Vache Enragée » où notre poète-directeur Roger Toziny veut bien m’offrir l’hospitalité. Je sais qu’à mon retour dans le jardin, mes lupins bleus m’offriront leurs feuilles étoilées, ouvrant, pour ma surprise, leurs deux boucliers d’or.

Je caresse un espoir, celui de fonder un théâtre de plein air à Châtillon-sur-Marne. Un « Théâtre La-Fontaine » où l’on jouerait, cinq ou six fois l’an, de courtes pièces en vers, conçues par de nouveaux, de jeunes poètes… Et, pour glorifier ces jeunes poètes, nous boirions le vin que les Grecs et les Romains n’ont pas connu ; j’ai nommé le champagne.

Sculpture de Musidora (Pour Vous 1938)

Sculpture de Musidora (Pour Vous 1938)

Voyez si ce que je suis devenue ne vaut pas ce que j’ai été — ce que j’appellerai pour vos lecteurs : la joie du « vieillir ».
Je sais bien que quelques cheveux blancs m’obligent à des hennés précipités.
Depuis que j’ai « ma bibliothèque », les livres s’éloignent de moi si je ne les rapproche habilement par la magie d’une paire de lunettes.

Le cœur, et le « bon cœur » n’ont pas bougé : je garde avec une ferveur sans égale l’amour de la vie, et je conserve précieusement la faculté de m’émerveiller de tout ce qu’il y a à découvrir dans le monde, de l’importance, de l’intérêt de chaque heure qui passe…
Mon existence, alors, me semble terriblement courte !
Est-il possible que les belles, nobles et grandes pensées qu’on voudrait cultiver s arrêtent avec la mort ?
Je ne le crois pas.

Il faut recueillir les idées et les jeter au souffle de la jeunesse afin qu elle s’en empare et que tout ce qui est « belle idée » fleurisse.

Musidora

signature de Musidora (Pour Vous 1938)

signature de Musidora (Pour Vous 1938)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

le blog des amis de Musidora.

Musidora sera honorée cette année 2015 dans le cadre du Festival International du Film de La Rochelle.

 

Mort de Musidora, première « Vamp » du muet (Archives INA, actualités françaises du 18 décembre 1957)

La page sur Musidora sur le site (en anglais) Women Film Pioneers Project.

Une autre page en anglais sur Musidora et Les Vampires de Louis Feuillade.

Le tag Musidora sur Tumblr qui prouve sa popularité.

 

 

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