Jean Gremillon à propos de Gardiens de phare (Pour Vous 1929)


C’est dans le n°22 daté du 18 avril 1929 de la revue Pour Vous que parait cet entretien avec Jean Grémillon à propos de son film Gardiens de phare.

Jean  Grémillon nous entretient de ses travaux

Article sur Jean Gremillon (Pour Vous 1929)

Article sur Jean Gremillon (Pour Vous 1929)

Les studios de la rue Francœur présentent sur les autres studios de la région parisienne la particularité de s’aligner dans le sens vertical, de la cave au cinquième étage.
C’est dans la cave que je fis la connaissance l’autre jour, de M. Jean Grémillon.

La meilleure conduite à tenir lorsque l’on doit interviewer un metteur en scène, c’est de ne pas trop réfléchir aux conséquences de cet acte. Si vous songiez un instant que vous allez interrompre en plein travail un homme très occupé pour lui poser des questions qui n’ont, la plupart du temps, aucun rapport avec ses préoccupations immédiates, vous renonceriez rapidement.
Par bonheur, M. Jean Grémillon ne tournait pas encore. Et, quand on me conduisit auprès de lui, son affabilité jeune et souriante me délivra définitivement de mes scrupules.

— On dit, monsieur, lui dis-je, qu’après nous avoir donné Tour au large et Maldone, vous allez commencer aujourd’hui votre troisième film. Vous devinez que je viens à vous avec la curiosité d’en savoir davantage.
Volontiers. Mais d’abord rectifions les termes. Je ne commence pas, je recommence. A l’inverse de certains films qui naissent, qui vivent et qui meurent sans avoir eu d’histoire.
Gardiens de phare, ma prochaine bande aura eu la sienne avant de voir le jour. J’en terminais les derniers mètres, l’an passé, lorsqu’un de mes principaux interprètes fut victime d’un accident d’automobile. On dut l’amputer d’un bras. Privé de sa collaboration, je dus tout interrompre et rentrer à Paris.
— Avez-vous, depuis, apporté des modifications à votre scénario?
De très légères, oui. Mais dans ces grandes lignes, le scénario tiré par Jacques Feyder d’une pièce en un acte inscrite au répertoire du grand Guignol reste intact.

Genica Athanasiou dans Gardiens de phare de Jean Gremillon

Genica Athanasiou dans Gardiens de phare de Jean Gremillon

« L’histoire ? Rassurez-vous, elle n’a dans le fond rien de grand-guignolesque. C’est plutôt un simple fait divers. Un morceau de vie que je veux m’efforcer de traiter d’une façon très linéaire pour obtenir le maximum de vérité et d’émotion.
« Dans un phare éloigné de la côte vivent un père et son fils. Le fils est fiancé à une jolie jeune fille qui l’attend sur la côte, dans le petit village breton. Le mariage doit avoir lieu dans un mois, à la prochaine relève. Pourquoi mon fils semble-t-il si soucieux? se demande la père ; et il attribue cette tristesse à la séparation des deux jeunes gens. Pourtant, l’état du jeune homme n’est pas normal.
« Un soir, il raconte à son père que lors de son dernier séjour à terre, il a été mordu par un chien. Ni le père, ni le fils n’attachent à cet événement une grande importance.
Mais le chien, on le devine, était enragé. Et, peu à peu, on sent que la maladie progresse, que la crise va se déclencher. Elle éclate en effet. La fils se jette sur le père qui pour se défendre le jette du haut du phare.
« Je ne vous certifierai pas, ajoute M. Grémillon que cette histoire soit arrivée. Mais en voyageant l’été dernier sur la côte bretonne, j’eus l’occasion d’en entendre d’aussi lugubres. Telle par exemple celle d’un gardien qui vécut plusieurs semaines avec le cadavre de son collègue pour lequel il avait confectionné un cercueil avec de vieilles caisses.
« Mon interprétation est réduite à quatre personnages principaux. Vital tient le rôle du fils ; Fromet celui du père. Les scènes qui se déroulent dans le phare sont entrecoupées de visions plus douces : des évocations de la vie à terre où l’on verra la jeune fille penser à celui qu’elle aime, la famille se préparer à la noce.
« Je crois que l’intensité de l’émotion doit dépendre pour une large part de l’exactitude avec laquelle seront traitées ces scènes documentaires ; je ferai appel pour y mettre plus de vérité aux souvenirs de mon enfance.

Au fait, faut-il attribuer aux origines bretonnes de M. Jean Grémillon une certaine prédilection que nous avons cru déceler dans le choix de ses sujets pour tout ce qui touche à la mer ?
« Telles seront les grandes lignes du film que j’entreprends. Je pense avoir terminé au début de l’été. Je m’attaquerai alors à un autre travail. Mais je ne peux rien vous en dire encore, si ce n’est qu’il dépassera comme envergure tout ce que j’ai fait jusqu’ici. »

J. V.

Gardiens de phare de Jean Gremillon (Pour Vous 1929)

Gardiens de phare de Jean Gremillon (Pour Vous 1929)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

 

Pour en savoir plus :

Gardiens de phare sur le site de la Cinémathèque de Bretagne.

Lire l’article de Marcel Carné sur Gardiens de phare (Cinémagazine, octobre 1929).

Gardiens de phare est disponible en intégralité sur Youtube. La qualité est médiocre mais comme le film est inédit en DVD…

 

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