L’Affiche et le cinéma par Léon Gischia (Cinémagazine 1933) 2 commentaires


C’est dans le n°8 daté du mois d’Août 1933 de Cinémagazine que l’on trouve cet article du peintre Léon Gischia sur le rapport entre l’affiche et le cinéma.

Signalons que Léon Gischia était un ami de Marcel Carné avec qui il avait étudié le cinéma aux Arts-et-Métiers à Paris vers 1925.

Affiche et cinéma (Cinémagazine août 1933)

Affiche et cinéma (Cinémagazine août 1933)

Affiche et cinéma

L’AFFICHE de cinéma, en France, n’existe pas.

Il n’y a pas d’affiche de cinéma qui soit, je ne dis pas bonne, mais seulement supportable.
Je mets tout de suite à part les travaux de Boris Bilinsky, de Jean-A. Mercier, d’Annenkoff.
L’affiche de Carlu pour Quatre Plumes blanches, mais qui l’a vue ?…  L’affiche de Linzbach pour A nous la Liberté !
Peut-être quelques autres, en cherchant bien.

Ce sont les quelques exceptions qui viennent, comme toute exception qui se respecte, confirmer la règle.
Et ceci, dans un pays où les affichistes s’appellent Cassandre, Carlu, Loupot
Les gens de cinéma ne semblent pas avoir la moindre idée de ce qu’est une affiche.
Ils ne se doutent pas qu’une affiche est faite pour être vue, pour attirer l’attention du passant sur un titre, un nom, une image… éveiller son intérêt… Créer en lui le désir de voir le film annoncé…celui-là et non un autre.

Cela, une affiche peut le faire. Je dis une affiche, mais non point une illustration, quelles qu’en soient les dimensions. Une illustration de 240 par 320 n’est pas une affiche : c’est une illustration en quatre morceaux. L’affiche commerciale en a fini depuis beau temps avec l’anecdote.
L’affiche-illustration, le cinéma ne connaît que ça.

l'affiche des Quatre Plumes (1929) de Merian C. Cooper par Carlu (Cinémagazine août 1933)

l’affiche des Quatre Plumes (1929) de Merian C. Cooper par Carlu (Cinémagazine août 1933)

Pour établir une affiche de cinéma qui ait quelque chance de succès auprès de certaines personnes, — qualifiées et compétentes, — il faut et il suffit :
De projeter sur une toile, la plus grande possible, une scène de film, souvent la plus embrouillée, celle qui, isolée, offre le moins de sens ;
De colorier ladite scène du plus grand nombre de couleurs possibles, du rouge-sang de bœuf au violet soir d’orage, dont les Mohicans et autres Algonquins peignent, au dire des bons auteurs, leurs poteaux de torture.
Il est parfaitement inutile de vous fatiguer à chercher pour votre chef-d’œuvre une harmonie quelconque :
La loi des complémentaires non plus que les théories de Chevreuil ne sauraient vous être d’aucune utilité…
Mais il faut que ça g…

Et maintenant il vous suffit de fourrer un peu partout, au petit bonheur, dans tous les coins qui risquent encore de se trouver disponibles, une lettre de haute fantaisie, et dont la lisibilité est bien le cadet des soucis (oh ! la typographie des affichistes de cinéma!). Et le tour est joué.
Et ça peut servir indifféremment pour n’importe quel film, pour n’importe quelle firme.
Car rien ne ressemble autant à une affiche de cinéma qu’une autre affiche de cinéma.

Il se trouve encore des gens, et nombreux, et non des plus sots, qui considèrent le cinéma, et plus encore le parlant que le muet, comme un art inférieur, un divertissement pour concierges en rupture de cordon ou boutiquiers en mal de vague à l’âme.
Ils ont tort ; vous et moi le savons.
Mais les affiches de cinéma qui déshonorent les films les plus consciencieux, les mieux réussis, semblent bien faites pour leur donner raison.

Une Affiche de Cassandre (Cinémagazine août 1933)

Un affiche de Cassandre conçue en vue du lancement d’un quotidien cinématographique (Création Alliance Graphique.)

Le remède ?
Penser un peu plus au bon public, qui n’est tout de même pas si crétin qu’on veut nous le faire croire et qui commence à en avoir assez d’être traité comme tel ;
Tâcher de se persuader, en tout cas, qu’une affiche — oh! paradoxe ! — est faite pour « faire vendre » et non pour « être vendue ».
Qu’il y a tout de même de par le monde un certain nombre de gens de goût qui vont, ou sont susceptibles d’aller au cinéma et craindre de les rebuter par une publicité par trop outrancière.

S’adresser enfin, pour établir les maquettes, à des artistes, et qui sachent leur métier, — qui soient non seulement des « artistes » (ce qui ne serait déjà pas si mal), mais aussi des «publicitaires». On peut, par l’affiche, lancer un film, une vedette ou un metteur en scène, tout comme une marque de conserve, un apéritif ou une casquette grand sport.
Pour cela, il faut s’adresser à des spécialistes de la publicité, à des spécialistes de l’affiche.

Le fait que vous ayez de l’industrie du film une expérience peu commune ne signifie nullement que votre compétence publicitaire soit à la hauteur de votre compétence cinématographique.
Tout au contraire.
Il est quantité de choses qu’un publicitaire digne de ce nom peut vous apprendre, pour votre plus grand profit.
Il vous dira, par exemple, que la midinette sentimentale et son petit copain le vendeur, que vous avez tellement raison de ménager, car ils sont vos clients les plus fidèles et les plus assidus, n’iront très certainement pas voir votre film à cause de la grande scène qui vous a coûté tant d’argent et dont votre affichiste s’est appliqué à dénombrer scrupuleusement jusqu’au moindre figurant…
… Mais parce qu’elle est amoureuse de la moustache d’André Luguet.
… Mais parce qu’il rêve nuit et jour des boucles blondes de Florelle.
Vous le saviez ?

Mais saviez-vous aussi qu’un artiste expérimenté, avec une photo de Florelle ou d’André Luguet, une paire de ciseaux, un pot de colle, quelques couleurs aussi et surtout beaucoup d’ingéniosité, vous eût fait une affiche selon le cœur de notre amie la midinette et de son petit copain le vendeur, mais qui eût, par-dessus le marché, recueilli les suffrages de l’amateur le plus « moderne » et le plus éclairé ?

Une affiche de John Towe (Cinémagazine août 1933)

Une affiche de John Towe (Cinémagazine août 1933)

Mais le cinéma, en France, s’obstine à ignorer la photographie. Le gros plan cinématographique s’obstine à ignorer le gros plan publicitaire.
Et saviez-vous que la même publicité ne convient pas à tous les films, de même que les arguments graphiques qui nous persuadent d’acheter d’enthousiasme une boîte de sardines peuvent faillir à nous persuader de nous précipiter à l’office le plus voisin de la Compagnie de Navigation qui nous délivrera un passage pour quelque lointain Kamtchaka, par une quelconque route du soleil ?

Il y a des films à vedette. Il y en a d’autres dont la vedette est une rue ou un building. Il y a des films d’atmosphère aux affiches desquels ne convient pas le même traitement que pour les affiches des cérébrales réalisations d’un René Clair. Il y a les films comiques, qui permettent, qui tout au moins devraient permettre, beaucoup d’audace. Il y a…

C’est au metteur en scène conscient de sa valeur et soucieux de son intérêt qu’il appartient d’exiger les affiches qui conviennent à son film.
L’affiche, c’est déjà un point de contact, le premier, entre le public et lui. C’est par elle qu’il l’atteint, qu’il le prépare à la qualité de l’œuvre qu’il a à lui présenter.
Il est jugé par ses affiches avant de l’être par son film.
Il y aura toujours de mauvais films.
Il y aura toujours de mauvaises affiches.

Que les mauvais films continuent à se signaler à notre attention par de mauvaises affiches, nous ne saurions que nous en réjouir.
Mais les autres… ?

Si nous avons un souhait à faire pour la saison qui vient, c’est que chaque film ait les affiches qu’il mérite.
Nous n’en demandons pas plus, et nous sommes convaincus que chacun y trouverait son compte.

LÉON GISCHIA

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française


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2 commentaires sur “L’Affiche et le cinéma par Léon Gischia (Cinémagazine 1933)

  • Mandrake

    Bonjour.
    Pouvez-vous m’expliquer svp comment l’affiche de J. Carlu pour les 4 plumes est ici dans un article de 1933, alors que cette (première) version de Zoltan Korda date de 1939 ?
    Merci.

    • Philippe M. Auteur de l’article

      Merci pour votre remarque. Effectivement, il s’agit plutôt de la version muette de 1929 de Merian C. Cooper. Je rectifie de ce pas la légende.