Ma Vie à Hollywood par Erich von Stroheim (Pour Vous 1935)


C’est dans les numéros 350/351/352 daté du 01, 08 et 14 août 1935 de la revue Pour Vous que paraît les souvenirs du grand réalisateur Erich von Stroheim sur sa carrière à Hollywood.

Ma Vie à Hollywood par Eric von Stroheim – part 1

paru dans le numéro 350 daté du 01 août 1935

Ma Vie à Hollywood par Eric von Stroheim (Pour Vous 1935)

Ma Vie à Hollywood par Eric von Stroheim (Pour Vous 1935)

Voici les plus franches révélations sur Hollywood qu’on ait jamais lues sous la plume d’un homme dont le nom, connu du monde entier, est synonyme d’insuccès tragique, en même temps que du plus incontestable génie cinématographique. Dans ces pages que les lecteurs de Pour Vous vont pouvoir lire, publiées pour la première fois en France, von Stroheim expose ses efforts, ses luttes et ses défaites. C’est, dans sa vérité nue et si simple, un récit extrêmement poignant.

Quelques mots sur l’homme permettront de mieux apprécier, ensuite, son histoire.
Nulle personnalité plus frappante à la fois et plus intéressante que celle de Stroheim ; toujours, il a été l’objet de controverses passionnées : de tous ses films, certains n’ont jamais paru (Walking  down Broadway, par exemple) ; les autres ont été remaniés, amputés, coupés sans merci. Des histoires invraisemblables ont circulé sur son compte ; on l’a chargé du titre de « l’homme le plus cher du cinéma » ; on a dit de lui qu’il dépensait les millions d’Hollywood dans des entreprises condamnées d’avance. Enfin, on lui a construit une réputation telle qu’aucun producteur n’oserait, aujourd’hui, l’engager, si ce n’est en le confinant dans un emploi des plus secondaires.

Et l’homme est ruiné. Un procès que lui a intenté sa première femme a révélé qu’il ne possédait pas dix dollars en banque ; toutefois, il demeure un grand metteur en scène, un acteur magnifique, une personnalité de premier plan.

Comment expliquer ces extraordinaires coups du sort ? Est-ce absence de sens pratique, indifférence aux nécessités commerciales, ou manque de contrôle et de raisonnement ? von Stroheim repousse toutes ces questions. A son tour, il attaque les gens d’Hollywood ; il occupe actuellement un poste des plus modestes aux studios M. G. M. : il y est scénariste, et il vient, dit-on, de terminer un scénario, l’Histoire d’une réussite, dit-il ironiquement, en claquant les talons, suivant le style militaire de l’armée autrichienne. Aujourd’hui, l’idée lui est venue d’exposer froidement l’histoire de sa carrière ; il ne cherche pas à gagner la sympathie du monde, bien moins encore la pitié : il demande seulement à être écouté ; qu’on lui permette d’expliquer son cas afin de voir s’il lui reste encore une chance, tout de même, de réaliser un film…

Eric von Stroheim (Pour Vous 1935)

Eric von Stroheim (Pour Vous 1935)

Sa vie passée, on en connaît les grandes lignes, et s’y étendre ne servirait à rien. Il est Viennois, de naissance et d’éducation ; il appartient à une famille aristocratique et militaire. Il fut cadet et officier de l’armée impériale autrichienne ; il connut la Vienne inoubliable d’avant 1910 : celle des romans de Schnitzler, des romances, des cafés et des jardins, des danses et des chants, de l’amour…
Sa jeunesse est orageuse. Des histoires — plus ou moins scandaleuses — le forcent à quitter son pays ; il débarque en Amérique en 1909. Pendant plusieurs années, il mène une vie errante d’aventurier et de vagabond. Il est « lad » dans une grande écurie de Pasadena, marinier sur le Tahoe Lako, pour 35 dollars par mois, travaille dans une équipe de poseurs de rails. C’est par D.W. Griffith qu’il pénètre dans le royaume des studios ; nul début plus modeste et plus ignoré. On est en 1914 : Griffith nomme Stroheim assistant et scénariste et c’est sous les ordres du vieux maître, alors dans toute sa gloire, qu’il apprend tous les secrets de la technique, du métier ; ses véritables débuts remontent à 1919, lorsqu’il propose à Carl Laemmle, président des Universal Pictures, le scénario de Blind Husbands.
C’est à cette époque que remonte le début de ses souvenirs :

Eric von Stroheim et Greta Garbo (Pour Vous 1935)

Eric von Stroheim et Greta Garbo (Pour Vous 1935)

Mes débuts à l’Universal

« Mon premier film fut Blind Husbands ; il fut réalisé grâce à Carl Laemmle, qui me fit confiance.
J’avais estimé pouvoir produire le film pour, environ, 65.000 dollars. Depuis, on a raconté que j’avais dépensé, pour cette première réalisation, non pas 65, mais 650.000 dollars… C’est une première invention.
« La vérité est tout autre ; à vrai dire, j’étais alors inexpérimenté et je savais mal établir un budget ; j’ignorais les divers « trucs » qui chargent, invraisemblablement, le total des sommes prévues pour un film. Il me restait à apprendre cet ensemble de connaissances, indispensables…
« Blind Husbands fut réalisé en sept semaines exactement, et non pas en une année, comme on a tâché de le faire croire. Il m’était revenu 55.000 dollars, ce qui le faisait moins cher que Carl Laemmle n’avait prévu ; il m’avait fixé, dès le début, une base de 65.000 dollars : j’avais donc économisé sur le total prévu.
« Le film fut un succès et rapporta des sommes tout à fait honorables au studio : la meilleure preuve est que je fus engagé pour une seconde réalisation. Il s’agissait, d’après un scénario dont j’étais l’auteur, de Foolish Wives, et Carl Laemmle entendait faire de ce film une très grande « superproduction » comme on dit, dans l’affreux langage du cinéma. On créa même un « slogan » pour le film en cours de réalisation : Foolish Wives fut annoncé comme « le premier film d’un million de dollars ! »

« J’avais presque achevé le film lorsque quelqu’un — de l’entourage de Laemmle — eut une idée…
C’était un de ces hommes dangereux, payés pour avoir des idées et qui ruinent parfois ainsi celles des autres !… La sienne fut la suivante : tout en haut d’un des plus hauts bâtiments de New-York, on put lire, en gigantesques lettres de feu :  « Foolish Wives — Carl Laemmle — Eric von Stroheim — Le film d’un million de dollars — coûte à cette heure — tant de milliers de dollars. » Et, chaque jour, on apprenait ainsi aux New Yorkais combien de milliers de dollars de plus j’avais jetés dans mon dernier film.

« Le coût véritable du film n’atteignit pas le million, mais acceptons ce chiffre ; il n’en est pas moins vrai que, deux ans plus tard, on put lire que le film revenait à deux millions de dollars et que moi, von Stroheim, j’avais employé, pour le tourner, assez de kilomètres de pellicules pour couvrir toute la côte Ouest de l’Amérique, du Sud au Nord, et jusqu’au Canada…
« Or, d’après les notes publiées par Universal lui-même, la longueur de la pellicule était d’environ 325.000 pieds, ce qui était loin des 10 millions de pieds qu’on m’accordait, généreusement.

« Mais que faire contre de telles erreurs? Ces chiffres, inventés de toutes pièces, nul ne songe à les contrôler, mais chacun déclare alors que von Stroheim est le plus fou et le plus capricieux des metteurs en scène du monde. Foolish Wives, au montage définitif, comptait à peu près 14.000 pieds, ce qui, en ce temps-là, était considéré comme franchement long, mais rien n’excuse l’exagération qui porta ce chiffre à 9.675.000 pieds — chiffre absurde — car si ce total avait été exact, j’aurais dépensé, en seule pellicule vierge, plus de 400.000 dollars !

« Ainsi couraient les rapports, aussi ridicules, aussi faux que les chiffres lumineux inscrits chaque soir sur le ciel de New-York. Nul n’en souffrait, si ce n’est moi-même…
(A suivre.)

Adapté de l’anglais par Lucienne Escoube

Eric von Stroheim dans Symphonie Nuptiale (Pour Vous 1935)

Eric von Stroheim dans Symphonie Nuptiale (Pour Vous 1935)

Ma Vie à Hollywood par Eric von Stroheim – part 2

paru dans le numéro 351 daté du 08 août 1935

« Folies de femmes terminé, j’entrai aux studios Goldwyn pour y diriger Greed ; le scénario en fut établi par moi-même en collaboration avec l’excellent scénariste, June Mathis qui, avant tout autre, devait découvrir Valentino. J’étais donc libre de réaliser mes propres idées avec l’espoir, en cas d’échec, que  je  serais  tenu,  comme  toujours, pour le seul responsable… ce qui est des plus encourageants.
« A cette époque, j’avais décidé de réaliser mon prochain film dans des décors naturels ; et cela, dans mon esprit, ne s’appliquait pas seulement aux extérieurs mais, également, aux intérieurs : c’est ainsi que, pour tourner l’intérieur d’une maison, il serait nécessaire de s’installer dans une maison véritable : si une telle idée avait été adoptée, c’en aurait été fini des studios.
« Toutefois, en dépit des difficultés et des mauvaises volontés, j’avais décidé de tenter l’essai : nous achetâmes une maison, à San Francisco, à l’endroit même où l’action était placée. Les difficultés furent des plus relatives ; on installa un système d’éclairage et il y eut moins de dégâts — coups de marteau dans les murs, les plafonds ou le toit — que la construction et la démolition des décors en exigent sur le plateau.
« Le film marchait bien ; je pensais, à cette époque, qu’une longue histoire, présentée en deux parties, devait intéresser davantage le public que les films de métrage ordinaire. Aussi Greed fut-il réalisé en deux bandes de 12.000 pieds chacune : les deux bandes devaient être représentées consécutivement, avec un entr’acte à la fin de la première bande ; les chefs de production ne partageaient guère ma façon de voir, je dois le reconnaître, mais ils me laissèrent essayer (1).
« Malheureusement, pour moi et pour le film, avant que je pusse terminer mon projet, il y eut des remaniements à la firme Goldwyn — d’où sortit l’actuelle M. G. M.— qui rendirent impossible pour moi la poursuite de mon entreprise. Je connus à nouveau les discussions, les heures grises de découragement et d’espoir : enfin Greed fut arbitrairement coupé et réduit à 7.000 pieds. Or, le premier montage — montage de travail — avait compté 42.000 pieds, longueur énorme que j’entendais bien considérablement réduire : mais de là au métrage qu’on avait obtenu sans même me consulter, il y avait un monde ! Le film ainsi amputé ne pouvait pas se tenir ; il n’avait aucune ressemblance avec ce que j’avais conçu… et tourné !
« Et cependant, j’avais offert d’y travailler sans recevoir le moindre traitement. Pour cela, prêt à tous les sacrifices, j’avais vendu mes pouces d’assurance, mon auto. Ma femme avait même vendu ses bijoux afin de pouvoir tenir jusqu’au montage définitif du film, tel que j’entendais l’achever : et pourtant, il me fut arraché des mains. La version qui a circulé par le monde, je n’ai jamais voulu la voir, je refuse de la reconnaître comme mienne.

« Ce fut alors que, peut-être pour me dédommager, on m’offrit de réaliser La Veuve joyeuse, sujet hautement commercial, dont la vente était, d’avance, assurée. C’était, évidemment, un film cher ; il nécessita plus de quatre-vingts jours de travail. Les sommes dépensées pour l’achat des droits, pour les robes de Mae Murray et pour les cachets des acteurs n’étaient pas médiocres. Mais nul décor ne fut élevé : les studios fournirent tout ce qui nous fut nécessaire. En dépit de mes difficultés de directeur avec Miss Murray, le film fut tourné sans incident et réussit parfaitement : il rapporta à la M. G. M. des sommes plus que satisfaisantes. Je bénéficiai du contre-coup de ce succès. Je fus, pour un temps, regardé d’un œil extrêmement favorable.
« Je puis, d’ailleurs, signaler en passant ceci :
j’ai eu des offres de presque tous les grands producteurs d’Hollywood ; ils savent que je ne suis pas un metteur en scène bon marché, mais ils savent aussi que tous les grands films que j’ai faits — à une exception près — ont toujours payé : l’exception, ce fut Merry-Go-Round ; je ne pus le finir, parce que j’eus « des mots » avec une des puissances de l’Universal. Le film était au montage et, un matin, lorsque je me présentai à la porte du laboratoire, je la trouvai verrouillée : on m’informa que j’étais « remercié » et pour de bon…

« Je dois avouer que, à cette époque comme aujourd’hui, j’ai eu mes fautes, je me suis parfois trompé ; qui de nous ne se trompe ?… Du point de vue du studio, mes fautes, c’étaient mon enthousiasme, ma sincérité, le goût que j’ai d’aller au fond des choses. Je n’ai jamais pu tourner n’importe quel sujet, et lorsque je me mets au travail, je m’y absorbe totalement jusqu’à ce que je l’aie achevé, et achevé suivant mes idées personnelles.

« Sincère, je n’ai jamais pu que suivre ma propre ligne d’inspiration — que l’on appelle cela « tête de cochon » si l’on veut ! — mais je maintiens que c’est seulement de la sincérité, et la conviction que, si je ne puis mettre dans un film, quel qu’il soit, le meilleur de moi-même, je n’accepterai jamais d’y toucher. Je n’ai jamais travaillé pour faire de l’argent, et seulement pour cela : j’aurais eu autant de satisfaction en travaillant sans recevoir un sou si j’avais pu vivre ainsi…

Eric von Stroheim et Mary Astor (Pour Vous 1935)

Eric von Stroheim et Mary Astor (Pour Vous 1935)

« Et maintenant, j’arrive à The Wedding March ; j’avais appliqué, pour cette réalisation, le principe des deux bandes, auquel j’ai toujours cru — auquel je crois encore. J’ai d’ailleurs constaté avec satisfaction que l’on réalise des films de plus en plus longs, et même que nombre de salles affichent deux grands films à chaque représentation ; pourquoi, alors, ne pas accepter mon idée et ne pas entreprendre la réalisation d’une histoire que l’on pourrait développer tout à loisir et qui, scindée en deux parties, passerait en une seule représentation — avec un entr’acte entre les deux bandes ? Je ne désespère pas de voir réussir cette conception !
« Il était donc entendu que The Wedding March serait réalisé ainsi ; mais M. Lasky avait exigé que la seconde partie portât un titre différent afin de ne pas obliger les directeurs de salles à prendre les deux bandes. Il fallait, également, que chaque bande fît un tout complet et fût, à elle seule, parfaitement intelligible ; le titre suggéré pour la seconde partie était Honeymoon ; ce fut sur ces données que je me mis au travail. L’heure du montage arriva ; on décida, après bien des heures de discussion et de réflexion, de conserver deux bandes de 12.000 pieds chacune ; j’avais coupé et monté la première moitié lorsque je fus avisé d’avoir à porter le reste aux Famous Lasky studios.

« J’avais fini de couper les quatre premières bobines de la seconde bande, lorsque je fus convoqué dans les bureaux des directeurs : « Vous êtes renvoyé, von » me dirent-ils. J’éclatai de rire ; c’était tellement ridicule, tellement grotesque.» Imaginez que, jusqu’à cette minute précise, aucun bruit, aucune rumeur n’était venue jusqu’à moi. Chacun parlait du film avec satisfaction, avec enthousiasme, même ; on semblait penser que ce serait un grand succès… Mais j’étais renvoyé…
« C’était le 9 août 1926…
« Un an plus tard, le 27 août 1927, le film sortit, après avoir subi le montage de ceux à qui on l’avait confié. Bien entendu, les frais de la réalisation s’en trouvaient singulièrement augmentés ; ils ne devaient pas être très loin d’un million de dollars ! Alors, fidèle à ses traditions, Hollywood lança le film avec le slogan maudit qui a empoisonné toute ma vie :
« Venez voir, dit-il, le premier film de deux millions de dollars, venez voir le dernier film de von Stroheim… » Et je fus, une fois de plus, victime de la passion d’Hollywood pour l’extravagance. « En général, de telles annonces ne sont pas prises au sérieux, mais lorsqu’elles sont faites autour d’un seul homme et dirigées contre lui, alors le mal peut devenir irréparable. « Voici celui qui brûle les millions », disait-on de moi ; et, sans connaître les dépenses dont j’étais responsable et celles où je n’avais rien eu à voir, unanimement von Stroheim était condamné.

« Cependant, en 1928, je signai un contrat avec Gloria Swanson pour la diriger dans Queen Kelly. Bien entendu, ce devait être un film muet ; les films parlants n’avaient pas encore fait leur apparition à l’écran lorsque nous commençâmes la production ; mais le premier film sonore devait jouer un rôle dramatique dans les mois qui suivirent.
« En effet, au milieu de la réalisation de Queen Kelly, quelqu’un qui avait circulé de studio en studio fit irruption un jour sur le set, avec un visage retourné : il nous annonçait que chez Warner Bros, ils « l’avaient »… Il voulait dire par là qu’ils étaient arrivés à mettre au point le système sonore Vitaphone de façon à pouvoir l’employer dans des films de longueur normale. Nous savions — tout Hollywood savait — que cela devait arriver, d’une minute à l’autre ; cependant, la nouvelle nous trouvait non préparés. Que devions-nous faire ?
« Ce soir-là, on suspendit le travail et chacun rentra chez soi, plongé dans des réflexions sans fin : le premier parlant était, pour tous ceux qui étaient alors en train de réaliser on film muet, l’équivalent d’une catastrophe.
« A bien réfléchir, il me parut que la seule chose raisonnable à faire, c’était de reprendre le travail et de terminer le plus tôt possible Queen Kelly ; il fallait bien risquer l’aventure : c’est ce que les autres studios avaient fait ; mais Joe Kennedy, directeur commercial de la société de Miss Swanson, était absolument frappé de panique. Il convient d’ajouter, pour être juste, que c’était le cas de presque tous les magnats d’Hollywood.
« Joe Kennedy partit pour Miami. Quelques jours plus tard, comme nous étions au milieu d’une scène, le téléphone sonna : c’était un appel de longue distance ; Gloria fut appelée à l’appareil.
« Excusez-moi un instant, je vais revenir tout de suite », me dit-elle, comme elle s’en allait en courant. Elle ne reparut jamais… et je ne l’ai jamais revue, et je n’ai même pu échanger un seul mot avec elle depuis cette minute…

« Plus tard, on m’a dit qu’elle avait fait terminer le film et qu’il avait été présenté en Europe… Et j’ajoutai l’histoire de Queen Kelly au répertoire dont je suis déjà trop riche !
(A suivre».)

(1) C’était, en somme, l’équivalent des programmes où figurent deux grands films. Nul ne s’en étonne.

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Ma Vie à Hollywood par Eric von Stroheim – part 3

paru dans le numéro 352 daté du 14 août 1935

Des années passèrent avant que je reprenne le fauteuil directorial : ma réputation, bien entendu ! mais je jouai. Mon premier film parlant fut, sous la direction de James Cruze, Le Grand Gabbo ; pour un des premiers talkies, j’ai toujours pensé que c’était un bon film, bien réalisé. Mais la critique américaine s’en empara : on accabla le film de reproches ; on trouva que la partie spectaculaire était trop longue. Mais elle avait été réalisée en couleurs, elle coûtait cher ; James Cruze y avait mis tout son cœur, et lui, comme les producteurs, désirait en tirer tout l’effet possible. Malheureusement, vonvon Stroheim paraissait encore dans ce film, on imagina que c’était ma faute, que j’aurais dû couper la partie music-hall et accélérer l’action. Ce ne fut pas la faute de Cruze, mais, naturellement, la mienne !

Je tournai ensuite Three faces east, avec Constance Bennett, et il n’y eut point d’incident. Puis je jouai le rôle du metteur en scène de Quatre de l’aviation.
Le film était achevé lorsque, entrant un jour dans mon bureau, je trouvai, m’y attendant, le Docteur von Hentig, consul général allemand de San Francisco et un autre haut personnage.
Quatre de l’aviation était un scénario original, sans arrière-pensée ; pourtant, ces personnalités officielles étaient venues protester : von Stroheim n’aurait pas dû tourner un film qui était « si anti allemand d’inspiration ». Je leur répondis que j’avais tout simplement joué un rôle qui, au cas où je l’eusse refusé, aurait été joué par un des 260 autres acteurs d’origine germanique d’Hollywood. De plus, étant Autrichien de naissance, je n’avais aucune raison de ménager l’Allemagne ; enfin, j’ajoutai que j’étais, actuellement, et depuis quelques années déjà, citoyen américain…
Ils insistèrent et prétendirent que j’avais fait là une chose indigne d’un homme de cœur. Je leur répliquai aussitôt que les êtres odieux se rencontrent dans tous les pays du monde et que, si un film mettait en scène un Allemand qui soit odieux, le fait n’avait pas plus de signification que si ce personnage eût été Américain, Anglais ou Français…
Ils refusèrent toute explication, si bien que je finis par leur dire qu’ils étaient de parfaits imbéciles et laissai là la discussion. Il y avait dans le film, Richard Dix — vedette de la production — et Mary Astor ; mais von Stroheim était le seul responsable de toute l’histoire… Je dois ajouter, d’ailleurs, qu’à sa présentation en Allemagne, il remporta un grand succès : car mes ennemis les plus acharnés sont ceux que je ne connais pas, que je n’ai jamais rencontrés ; ceux qui croient tout ce qu’ils ont entendu dire, tout ce qu’ils ont lu à propos de moi.

Les metteurs en scène me détestent pour la même raison que celui qui dit, un jour, à ses producteurs :
« Je vous demande seulement une maison pour ce film, et vous me la refusez… cependant, vous avez laissé von Stroheim, il y a quelques mois, construire toute une ville ! »
Car on colporta partout que, pour Folies de femmes, j’avais fait reconstruire, en studio, tout Monte-Carlo… Rien de moins ! Et, de mésaventure en mésaventure, la boule de neige de mes déboires et de ma réputation désastreuse et imméritée ne faisait que grossir de plus en plus !

Toutefois, en 1933, on m’offrit, chez Fox, de réaliser un film intitulé Walking down Broadway.
Je n’étais pas très emballé du scénario ; mon goût va plutôt aux histoires européennes et au roman. Ce sujet se passait entièrement à New-York, ville qui ne m’a jamais beaucoup inspiré : cependant, il me fallait m’y mettre. Je travaillais à l’histoire depuis quelque temps déjà lorsqu’il y eut des changements parmi les « exécutifs » de la société ; on me dit que Walking down Broadway était remis à une date indéfinie et que je pouvais me considérer comme « libre » !

Je tournai ensuite avec Greta Garbo dans As you désire me et aussi avec Lily Damita dans Le Sphinx a parlé. Soudain, pendant les derniers jours du film de Garbo, l’ancien état-major de la Fox se trouva revenir au pouvoir et voilà qu’on me rappelle pour reprendre le film sur New-York.
On me raconta que le colonel Joy, du Hays Office, expert des plus remarquables en matière de censure, avait lu ma version de Walking Down Broadway, après avoir lu le même sujet traité par quelqu’un, d’autre. Il avait trouvé la version de von Stroheim bien plus attachante à cause de sa mesure, de sa retenue. L’autre scénario lui avait paru, au contraire inutilement risqué. Je mentionne ceci parce que, lorsque, plus tard, le film fut l’objet de discussions inamicales, on dit, au moins d’un certain côté, que von Stroheim avait tourné un film si « sale » qu’il  était impossible de le montrer au public : j’ai vivement souffert d’une telle déclaration.

Je commençai la réalisation ; elle demanda trois jours de plus que nous n’avions pensé… mais coûta environ 80.000 francs de moins que le budget prévu… von Stroheim devenait économe !
Le film, d’après ce qui avait été arrêté, devait avoir environ 11.000 pieds et pouvait, si besoin en était, être ramené à 8.500. Le film terminé, nous procédâmes à un montage de fortune d’environ 20.000 pieds pour les projeter chez W. R. Sheehan, chef de la Fox, en projection privée.
Le résultat de cette petite séance fut excellent ; il n’y eut ni protestation ni murmure. Bien au contraire, je fus félicité par le colonel Joy, et Sol Wurtzel, un « exécutif » de la Fox, remarqua : « Ne gâtez pas trop von, ou il va nous demander dix mille dollars de plus pour son prochain film. »

Rien n’indiquait l’approche de la tempête ; elle débuta lorsque le film fut présenté à un ami des parties intéressées. Je n’étais pas là, mais j’appris que certains passages du film avaient été sévèrement critiqués.
Peu de temps après, Sol Wurtzel me fit comprendre qu’il allait procéder à quelques nouvelles prises de vues et recouper le film à son idée ; il promit, cependant, que si cette version n’était pas approuvée par moi, il remettrait le film tel que je l’avais laissé. Il engagea Al Werker pour tourner quelques nouvelles scènes et, sans même me le montrer à nouveau, il donna l’autorisation de le présenter publiquement. Ma femme et mon manager assistèrent à cette présentation ; je n’y allai pas, je n’en eus pas le courage, j’étais trop blessé au cœur.
Le film avait été coupé et réduit à 5.200 pieds ;
j’essayai de voir les dirigeants de la Fox afin d’obtenir, au moins, une explication… Ils étaient sortis, toujours sortis ! Enfin, une seconde version du film fut tournée, dont le budget fut plus élevé même que celui qui m’avait été octroyé, et le film sortit sous le titre de Hello, Sister : ils m’avaient promis de me faire faire ma rentrée de metteur en scène et voilà qu’ils me torpillaient à jamais.

D’étonnantes histoires commencèrent à circuler dans Hollywood. Il faut connaître ce lieu pour savoir le mal qu’y peuvent faire des histoires en l’air : je ne suis pas amer, je suis dégoûté.

Je dis et je répète avec force que j’ai été aussi économe que tout autre metteur en scène d’Hollywood de ma classe : je n’ai pas fait de films moyens et bon marché et je n’en ferai jamais, quoique je sois terriblement anxieux de diriger à nouveau.

Cependant, tandis que j’attends et que j’espère une véritable occasion de me justifier enfin, je ne suis pas oisif. J’ai écrit, l’an dernier, un roman, Paprika, qui en est à sa seconde édition ; et, pendant que je l’écrivais, j’ai connu les plus cuisants soucis domestiques, ainsi que ma plus terrible lutte professionnelle.
J’ai peu d’argent de côté, je n’en ai pas… Ma femme a été gravement brûlée, il y a quelque temps, dans un salon de coiffure et nous avons eu à faire face à de très lourdes dépenses, afin qu’elle puisse suivre les traitements médicaux spéciaux pour effacer la marque de ses brûlures. J’ai souvent quitté un chapitre en cours de Paprika pour procéder à quelque pansement délicat qui eût dû être confié à une infirmière, et l’aurait été — si nous avions pu en prendre une. Enfin, tout ceci est passé.

Le roman, malgré tout, a réussi et peut-être sera-t-il filmé. Mais s’il est adapté à l’écran, ce sera un film dur, car le livre présente la vie des gitanes comme elle est — non pas comme on nous la montre habituellement à l’écran. Les passions primitives et les amours violentes devront être adoucies — si l’on veut suivre les conceptions actuelles d’Hollywood.
Pour moi, je suis encore Erich von Stroheim : trinité du scénariste, de l’acteur, du metteur en scène. J’attends l’avenir de pied ferme ; mon passé n’est pas un livre fermé : il est grand ouvert pour
qu’Hollywood — et le monde entier — puisse le lire, à haute voix.

FIN

(Traduction de Lucienne Escoube.)

Eric von Stroheim dans Quatre de l'aviation (Pour Vous 1935)

Eric von Stroheim dans Quatre de l’aviation (Pour Vous 1935)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Pour en savoir plus :

La filmographie complète (et les projets non tournés) d’Erich von Stroheim sont répertoriés sur le site de la revue 1895 par Fanny Lignon.

La première partie couvre la partie 1912 à 1939 tandis que la deuxième partie couvrant les années 1941 jusqu’en 1956 se trouve ici.

Ces deux parties ont été reproduites dans la revue 1895, n°32 (décembre 2000) et n°36 (février 2001).

D’autre part sur le site HAL on y trouve un article très documenté par Fanny Lignon« Erich von Stroheim, mythe et réalité » qui figure dans le livreVienne et Berlin à Hollywood, paru aux Editions PUF (2006).

 

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