Hommage à Louis Lumière (Cinémonde 1935)


C’est dans le numéro 370 daté du 21 novembre 1935 de la revue Cinémonde que paraît cet article de Maurice Bessy, hommage à Louis Lumière.

Hommage à Louis Lumière dans Cinémonde (21.11.1935)

Hommage à Louis Lumière dans Cinémonde (21.11.1935)

 

Hommage à Louis Lumière par Maurice Bessy

Louis Lumière a eu un jubilé étincelant.

Des personnalités nombreuses, le Président de la République en tête, étaient venus honorer le grand savant ; dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, la foule se pressait. Une foule curieuse, inattendue. Pas ou peu de metteurs en scène, de cinégraphistes, d’artistes. Tous ceux qui, depuis la soirée mémorable du Grand Café, vivent parce que vit le cinéma, s’étaient prudemment abstenus.

Soudain, un visage étrange, de curieux cheveux couleur cuivre, un profil effilé, Stacia Napierkowska, grande vedette de film muet, était là. Par contre, personne de ces innombrables hirondelles qui hantent les présentations cinématographiques. Les discours officiels font moins prime que la dernière cotillonnerie.

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Public ignorant, par ailleurs ; lorsque Charles Delac donna lecture de quelques chiffres courants qui laissent entrevoir que le cinéma est une industrie considérable, qui emploie du monde et remue des capitaux importants, la curiosité gagna les assistants et bon nombre de personnalités de l’estrade.
Quelqu’un, au cours d’un discours, conta l’anecdote suivante :
Louis Lumière téléphonant à une personne, donna on nom à la standardiste qui lui répondait à l’autre bout du fil :
– Lumière, Lumière… Vous êtes le chanteur de café-concert ?
– Non…
– Dommage… D’autant plus que, j’en suis sûre, vous aimeriez bien être à sa place !
Il y eut des rires discrets. On se moucha beaucoup à cet instant.

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Cet hommage solennel était dû à Louis Lumière.
Lui-même eut la délicate pensée d’y associer son frère Auguste qui fut longtemps considéré comme co-inventeur, et dont il souligna qu’il fut un « compagnon de travail affectueux et éclairé ».
Entouré de toutes parts par des officiers un peu trop chamarrés, Louis Lumière, avec son mince ruban rouge, n’avait pas trop de sa puissante carrure pour ne pas être écrasé par l’abus de décoration qui fut fait ce soir-là.

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Des témoignages d’admiration et de respect avaient été adressés des quatre coins du monde. On les accueillit avec des acclamations diverses selon leur nationalité.
Vint un délégué de l’organisation Will Hays, des Etats-Unis. Il remit lui aussi une adresse respectueuse.
Puis s’en fut.
Sans doute, avant de s’endormir, eut-il le loisir de parcourir cette importante revue américaine, visée par l’organisation Hays, et qui, le mois passé, a publié une histoire en photographies du cinéma.
S’est-il aperçu qu’il n’est fait, en aucun instant, mention d’un certain Louis Lumière ? Il est vrai que New York est si loin…

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Il y a quelques années, à l’occasion de l’inauguration par un ministre d’un médaillon apposé à la gloire de Louis Lumière, il advint que je fus chargé de recueillir pour l’Eminence une documentation sur le « père du cinéma ».
Louis Lumière me reçut avec cette sympathie souriante, ce charme désormais célèbre ; il mit à ma disposition des brochures encyclopédiques. Je fouillais les bibliothèques cinématographiques pour compléter ma documentation. Il me fallut un copieux rapport d’une vingtaine de pages pour donner un aperçu de cette existence admirable.
Le jour de l’inauguration, le ministre prit la parole. Il dit, ou à peu près :
– Je suis heureux de rendre hommage, aujourd’hui, au père du cinématographe.
Ce fut tout !
Mon amour-propre de colationneur mis à part, cela était insuffisant.

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Car il existe, et il continuera d’exister une querelle du cinéma.
Chacun croit bon, en France, de se tenir rigoureusement sur ses positions. D’où un malentendu effroyable. Et si, en 1935, on célèbre Louis Lumière, il n’en demeure pas moins vrai qu’en 1930, à l’occasion du centenaire de Marey, le professeur Charles Richet, qui fut son élève, prononçait à l’Académie de médecine un éloge exclusif de Marey, inventeur du cinéma.
Et cette fois, si l’assemblée n’était pas aussi brillante en façade, il eut été difficile d’en contester la haute intellectualité.

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C’est, n’y insistons pas outre mesure, une question de dates. Les principales sont les suivantes :
1874 : photo-revolver de Jansen.
1882 : fusil photographique de Marey.
1890 : séries d’images sur pellicule de celluloïd obtenues par Marey.
1895 : chronophotographe de Marey.
1895 : photochygraphe de Grimoin-Samson, et, surtout cinématographe Lumière.
Jansen, Marey, Demeny, Grimoin-Samson, Lumière, sont français comme le sont également différents autres chercheurs tels que : Reynaud, Desvignes, Baron, Ducos du Hauron, etc.

Ainsi présentée, l’invention du cinéma est une invention française, dont la mise au point nécessita une suite d’efforts divers et concomitants.

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Sur la plaque apposée sur la maison de Marey, on peut lire :
« Créateur de la chronographie, base technique de la cinématographie ».
Par ailleurs, il y a quelques années, de très nombreux savants signèrent un manifeste pour que Marey fut considéré comme le réel inventeur du cinématographe.
Cette année, à l’entrée de la Sorbonne, on distribua des brochures-tracts pour soutenir ce point de vue.
Le lieu n’était pas, à vrai dire, excellemment choisi… Mais ce geste prouve à la fois la sincérité et aussi l’intransigeance des défenseurs de Marey.
Ce qu’il faut réclamer d’urgence, c’est la convocation d’un comité de savants suffisamment compétents pour unir dans une même gloire, dans un respect identique, les noms de Marey et de Lumière.

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Cela est nécessaire.

Louis Lumière, en effet, n’ignore pas que les toujours vivantes dissensions entre les partisans de Marey et ses propres admirateurs, n’ont fait que servir les « prétendants étrangers ».
Autres dates :
1878 : appareils photographiques en batterie de Muybridge (Amérique).
1888 : appareils à plusieurs objectifs de Le Prince (Angleterre).
1889 : projection animée de Friese-Greene et Evans (Angleterre).
1891 : kinétoscope d’Edison (Amérique).
Dès lors, ces « incidents » locaux, basés sur des réalisations françaises stupidement en discussion, font figure dans leurs pays respectifs, de révolutions.
Friese-Greene est le père du cinéma en Angleterre.
Les Américains ne connaissent qu’Edison.
Et les Allemands montent en épingle un certain Skladonowsky sur lequel il est préférable de ne pas insister.

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L’hommage que nous voulons très modestement rendre ici à Louis Lumière est un hommage d’unanimité. Ce grand savant demeurera, en effet, dans tous les esprits comme le symbole magnifique d’une invention qui a révolutionné le monde, dans les mêmes proportions que la découverte de Gutenberg.
Et ses efforts ont couronné de façon éclatante les travaux de toute une génération de chercheurs et de modestes auxquels il se plait à rendre lui-même, avec une loyauté qui l’honore, un tribu d’admiration.

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Il nous a paru bon de tenter cette conciliation. Car la célébration de Louis Lumière n’est pas terminée. La fête officielle, les honneurs en musique et en plastrons amidonnés, les discours emphatiques, les feux des projecteurs sur des barbes augustes, tout cela est un lever de rideau.

Deux faits symboliques marquèrent davantage cette manifestation.

D’abord la présence de Léon Gaumont, inventeur, artiste, industriel du cinéma, trop directement accusé de « désertion » pour qu’on ne souligne pas son voyage (Léon Gaumont habite sur la Côte d’Azur) à cette occasion. D’aucuns affirment même qu’il est prêt à reprendre une place, pour laquelle il ne lui a jamais été trouvé de successeur. Souhaitons-le.

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D’autre part, un télégramme.
Il était signé par les élèves de l’Ecole de la Martinière, à Lyon.
C’est dans cette école que le « primaire » Louis Lumière fit de très brèves études.
Émouvant hommage que celui de ces enfants.
Il nous parait résumer le vrai sens qu’il convient de donner à la célébration du jubilé Louis Lumière.

N’oublions pas, en effet, que le cinéma est l’art des foules, de la Foule.
Il porte la charge de toucher le plus grand nombre et de dispenser à tous les coins de la terre, l’image animée et parla,te de la joie et de l’espoir.
Louis Lumière doit être fêté, non pas tant par ceux-là qu’un orateur, en un curieux lapsus, désigna de «techniciens du fric » ; car les techniciens du film ne sont rien auprès de la masse innombrables de tous les admirateurs anonymes qui confondent dans une même allégresse leur respect inconscient pour l’homme qui a créé et leur admiration souriante pour sa réconfortante création.

Maurice Bessy

Louis Lumière dans Cinémonde (21.11.1935)

Louis Lumière dans Cinémonde (21.11.1935)

Source : Collection personnelle.

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