Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939) 1 commentaire


C’est dans le numéro 563 daté du 30 août 1939 de la revue Pour Vous que paraît cet article sur la préparation du film (resté inédit) de Marcel Carné : Ecole Communale.

Article sur Ecole Communale de Marcel Carné (Pour Vous 30.09.1939

Article sur Ecole Communale de Marcel Carné (Pour Vous 30.09.1939

 

Avec Marcel Carné, A LA RECHERCHE DES GOSSES d’Ecole communale

IL y a des sujets qui sont dans l’air. Cette année-ci, le sujet par excellence c’est l’enfant. Les films d’enfants se multiplient sans le moins du monde se ressembler, et ce sera sans nul doute une surprise extrême pour le public que de voir tout ce qu’on a pu réaliser de divers, chez nous, avec des gosses plus ou moins conscients de jouer un rôle.
Feu de paille, d’après Grandeur nature d’Henri Troyat, par Jean Benoit-Lévy ; l’Enfer des Anges, de Christian Jaque, d’après Pierre Véry ; Air pur, de René Clair ; Ecole communale, de Marcel Carné, sur un scénario d’Henri Jeanson (je les cite par ordre chronologique), n’auront entre eux qu’un seul point commun : ils nous montreront des enfants tels qu’ils sont.
Et si Maurice Tourneur réalise le projet qui lui fut prêté voici quelques semaines et tourne Mes cent vingt-six gosses, d’après Juliette Pary, ce sera toute autre chose !…

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

J’en ai regardé entre cinq et six mille, dit Marcel Carné. Avec mes assistants, depuis le début de juillet, nous explorons absolument tous les milieux. Les milieux de gauche et ceux de droite, si l’on peut ainsi s’exprimer. Partout où des gamins fréquentent des classes, partout où ils apprennent, s’amusent, s’ennuient, jouent, obéissent, désobéissent, échangent des horions, reçoivent des taloches, nous nous sommes promenés les yeux bien ouverts.

» Sur les cinq à six mille petits bonshommes que nous avons vus défiler devant nous, quatre à cinq cents nous ont paru mériter un examen plus attentif. Et, sur du papier à l’en-tête de notre firme, nous avons prié les parents de nous les envoyer après l’école, dans leurs habits de tous les jours. Pour ceux que nous avons vus dans un quelconque établissement scolaire, ils sont presque tous venus, se présentant avec cette phrase type : « Maman elle a dit qu’elle veut bien. » Mais peu sont venus de ceux qui avaient attiré notre attention dans la rue.

» La difficulté a commencé quand tout ce jeune troupeau a défilé dans nos bureaux. Comment savoir ce qu’ils vaudraient lorsqu’on leur demanderait autre chose que d’ânonner la table de multiplication : Comment deviner si leurs jeux seraient naturels dès qu’on les regarderait jouer ? Comment prévoir aussi ce que donnerait à l’écran tel visage ou tel autre ?

» Nous avons donc essayé plusieurs systèmes. Tâchant de les mettre à leur aise, nous les avons fait parler d’eux-mêmes, nous leur avons fait dire une fable, ou, bien mieux encore, lorsqu’ils y semblaient aptes, nous leur avons fait raconter une fable, ce qui donne sur l’intelligence de l’enfant des lumières plus précises.
» Et puis nous les avons envoyés aux Galeries, au rayon Photomaton : là, devant l’objectif, ils ont pris les poses qui leur plaisaient, eu les expressions qu’ils ont choisi d’avoir ou qui leur sont spontanément venues, et le résultat — six instantanés successifs en une seule bande — nous a, mieux que tout examen, éclairés non seulement sur leur valeur photographique mais sur leur nature même.

» Il y en a une série qui passe en ce moment; ce n’est peut-être pas la plus caractéristique, car notre dossier comporte déjà deux cents fiches établies, faites un saut jusque-là, allez les voir, et tirez vos propres conclusions. »

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

Étrange expérience ! Un petit bonhomme bouffi, paisible, somnolent, paraissait manquer d’intérêt à ce point que je cherchai en vain ce que Marcel Carné avait pu découvrir en lui. De l’appareil sortit une suite de photos montrant un gamin rigolo, voire futé, pas vilain du tout. Tel autre aux cheveux flamboyants, au visage tavelé de son, a l’air d’une effigie d’un enfant pâle et blond dont le maquilleur devra « retoucher » les taches de rousseur (en Morvan on dit piaules) pour lui garder du caractère. Celui-ci a la mèche conquérante, le sourcil dur, celui-là le menton solide et la tête bien plantée. Les photos confirment qu’ils manquent de fantaisie de la façon la plus radicale, mais elles révèlent aussi une mollesse, une brièveté d’imagination qui expliquent leurs réponses quand je les questionnai sur leurs projets d’avenir. Car ils ne m’offrirent même pas le classique : « J’veux faire du cinéma ! » Ces deux lascars qui semblaient avoir tout prévu, tout arrêté, regardaient leurs chaussures en murmurant : « J’sais pas ! ».

Miraculeusement pareil à lui-même, sage, convenable, bien peigné, la cravate grise bien nouée, ce correct garçon de dix ans est déjà — je l’aurais juré — comédien. « Professionnel », précise le père. Evidemment. Il m’évoque avec précision le petit garçon bien élevé de Rue sans issue. Questions et réponses, personne naturelle et photos, tout concorde, est préparé, mis au point une fois pour toutes.

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

Voici un trio magnifique. Nez en l’air, œil impertinent, sorte de Claudio déluré mais tout de même timide, Gabriel est un jeune Parigot qui sait ce qu’il veut : la gloire ! Sur l’écran ou sur la piste. Cinéma ou maillot jaune. Na ! Le suivant se prénomme Guy, ce qui ne l’empêche pas d’avoir la manche de sa blouse grise un peu décousue et de s’en ficher royalement. Sorte de Gabin de douze ans, coiffé d’étoupe et même d’étoupe rebelle, assez rudement taillé, les yeux clairs, la bouche pas commode, gentil tout de même mais sobre de paroles. A la fois flegmatique et résolu. Encore un sportif. Si ce n’est pas le cinéma, ce sera la course à pied « j’ai mon brevet sportif !.» Je me garde bien de lui demander s’il a son certificat d’études, ce qui est possible, en somme. Les six instantanés le montrent curieusement photogénique.

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

Le plus beau se prénomme Paul. C’est aussi le plus fort, le plus laconique et le plus sage. Il dépasse de la tête tous ses contemporains. De son mieux, c’est-à-dire très mal, il dissimule sa timidité en se rongeant les ongles ou l’intérieur des lèvres. Il a le teint pur, un splendide regard calme et droit, un cou bien proportionné ; ses traits sont réguliers, ses dents saines, ce qui est malheureusement moins fréquent qu’on le souhaiterait. Son équilibre moral est parfait, aussi réussi que son équilibre physique. Ce qu’il veut être ? Il le dit en un mot, pas un de plus : ajusteur.
Est-ce le métier de son père ? Trois mots de réponse : il est tourneur. On imagine fort bien l’homme qu’il pourra devenir : réfléchi, persévérant, attentif, bon père d’enfants qui lui ressembleront et, la chance aidant, inventeur d’un de ces mille détails qui transforment tout dans la mécanique…
Il n’est vraisemblablement pas un espoir du cinéma ; il est peut-être un espoir de sa génération. C’est mieux !

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

La méthode Carné est bonne : la série de six instantanés et le petit interrogatoire familier se complètent à merveille. L’examen du dossier aux deux cents fiches achèvera de m’en convaincre.
Un monde tient dans ce dossier qu’Henri Jeanson, auteur du scénario, et Marcel Carné, metteur en scène d’Ecole communale, feuillettent avec une chaude sympathie. Vous n’aimez peut-être pas beaucoup les enfants ? Vous les aimeriez si vous ouvriez ce dossier, vous les aimerez sans doute quand vous aurez vu les films qui ne vous montreront plus des enfants dressés, aussi lamentablement ridicules que des chiens savants, aussi faux dans leurs attitudes — et faux dans leur diction par-dessus le marché, ce qui ne peut arriver aux chiens ! — mais de vrais gosses
de chez nous… Ils valent ceux d’ailleurs, vous verrez !

THERESE DELREE.

Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

Source : Bibliothèque numérique de la Cinémathèque de Toulouse

Ecole Communale (Pour Vous 06.09.1939)

décor du film inédit Ecole Communale de Marcel Carné (Pour Vous 06.09.1939)

Dans le numéro suivant de Pour Vous, daté du 06 septembre 1939, on trouve cette photographie de ce qu’aurait dû être le décor d’Ecole Communale si le film s’était fait.

En effet, entre ces deux numéros, la guerre a été déclarée obligeant le cinéma français a s’arrêter.

Le film ne sera jamais relancé et ira rejoindre la longue liste de projets que Marcel Carné ne tournera pas.

***

Signalons que cette photographie représente la fameuse rue Vilin (disparut) que l’on aperçoit au loin, si chérie des photographes humanistes et de Georges Perec. Au premier plan l’escalier de la rue Piat (disparut elle aussi).

Heureusement d’autres cinéastes ont réussi à filmer cet endroit de Belleville, voici une compilation de plusieurs extraits de films que l’on trouve sur Youtube.

Pour en savoir plus :

La rue Vilin sur Paris Unplugged.

Ecole Communale chez www.marcel-carne.com.

Vous pouvez lire un autre article sur Ecole Communale paru dans Cinémonde (9 août 1939) en cliquant ici.

 


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Commentaire sur “Ecole communale de Marcel Carné (Pour Vous 1939)

  • Claude Guilhem

    Très jolie séquence hors du temps sur la rue Vilin; émouvante aussi.
    Je ne me lasse pas de me plonger dans « Le Ballon Rouge » d’Albert Lamorisse, puis d’accompagner le « petit Pascal », devenu à son tour Papa, faisant visiter le quartier où a été tourné le film à sa fille. Certes tous les lieux ne sont plus au rendez-vous, mais ils retrouvent tout de même l’école communale, et l’immeuble où par la fenètre du 2° étage l’enfant Pascal Lamorisse fait entrer le Ballon dans l’appartement de sa grand mère.
    `Quel quartier magique tout au moins à l’époque, et qui a inspiré tant de chansons entre par exemple Mireille et Montand pour ne citer qu’eux. Un village dans la grand’ville, mais je ne connaissais pas tous les films tournés autour des « légendaires » escaliers…
    Merci !