Message de Françoise Rosay aux femmes allemandes (Pour Vous Noël 1939)


C’est dans le numéro 581 daté du 03 janvier 1940 de la revue Pour Vous que l’on trouve ce texte courageux de Françoise Rosay, la femme de Jacques Feyder, s’adressant aux femmes allemandes.

Ce qui n’est pas précisé dans l’article, c’est qu’il s’agit du quatrième et dernier texte que lira Françoise Rosay à la radio française. En effet, elle lut quatre textes (un par mois), toujours adressé aux femmes allemandes, pour répondre à la propagande nazie. Elle se fit aider pour la traduction par le réalisateur Max Ophuls, d’origine allemande et exilé à cette époque en France.

le texte de Françoise Rosay aux femmes allemandes, le soir de Noël 1939

le texte de Françoise Rosay aux femmes allemandes, le soir de Noël 1939 (Pour Vous)

 

Message adressé par Françoise Rosay aux femmes allemandes, le soir de Noël 1939

Mères et femmes allemandes,

C’est Françoise Rosay qui vous parle, « die Rosay », comme vous m’appelez.

En ces jours de fête, beaucoup de vedettes se font entendre au microphone ; mais ce n’est pas l’actrice, c’est Rosay, mère de trois grands garçons, qui s’adresse à vous, en ce soir de Noël.
J’ai choisi cette heure, femmes allemandes, pour un nouveau message parce que pendant tous ces derniers jours j’ai pensé à vous.
Je pense à vous en faisant mes achats, pour mes cadets qui sont ici, pour mon aîné qui est là-bas. Je pense à vous devant les portails où chez nous on vend les sapins de Noël.
Je pense à vous, femmes allemandes, parce que c’est Noël et que Noël réveille en moi le souvenir de l’Allemagne.

Toute jeune fille j’ai passé plusieurs Noël en Allemagne. Ils comptent parmi les plus jolis souvenirs de mon enfance. Souvenirs heureux, d’une époque de joie à jamais révolue, dont la mémoire ne me quittera pas. Si je puis vous dire ainsi ce que je ressens en toute franchise, c’est que personne ici ne songerait à me reprocher de vous parler en bonne Française, honnêtement, car nous sommes libres, ici, d’exprimer nos sentiments, nous habitons un pays libre.

Ainsi, mères et femmes allemandes, je n’arrive à oublier ni vous ni vos fêtes de Noël.
Quand chez le confiseur et le pâtissier la variété des comptoirs me fait hésiter, quand aux vitrines de nos magasins je tarde à me décider entre la laine d’Ecosse, le cachemire et notre laine moelleuse des Pyrénées, quand je m’arrête aux étalages de fruits exotiques de toute sorte, qui déferlent sur nos territoires, ma pensée se reporte vers vous, femmes allemandes ! Elle se reporte vers vous avec compassion, car je me rends compte à quel point il doit être pénible pour vous, pendant ces jours de fête, de résoudre les problèmes de la vie courante et je sais ce que Noël représente pour vous.

Je ne vois encore dans la cuisine de Frau Docktor Schellhass qui avait à mener à bien un programme culinaire gigantesque: lebküchen, weihnlchtsstollen, martzipanen, spekulazius — et l’oie rôtie ! Tout cela devait être cuit, dressé et paré en temps voulu.
Frau Doktor et ses filles Else et Lisbeth promenaient pendant ces jours des visages dont la rougeur ne tenait pas seulement de l’ardeur des fourneaux, mais de leur joie.
Et voici que, récemment, je viens de lire le tableau de vos cartes d’alimentation. Que peut entreprendre une maîtresse de maison avec une telle liste ? Autant dire rien !  Car votre table de Noël ne représentait pas seulement pour vous un bon repas, je sais qu’elle exprimait votre joie de vivre, votre hospitalité, votre plaisir de donner et de resserrer vos affections. Et je sais aussi ce que vous appelez « gemütlichkeit », ce mot qui ne comporte de traduction en aucune langue et je sais que cette « gemütlichkeit » sombre maintenant dans l’inquiétude et les privations.

Je vous vois les mains vides en face des visages anxieusement étonnés de vos enfants. Que vous reste-t-il à offrir?
De l’ersatz. Ersatz, les surprises cachées sous les serviettes ; ersatz, les gâteaux, les pâtés, tout le festin. Ersatz le peu de cadeaux utiles que vous pouvez encore faire, ersatz, les bas, les chaussures, les vêtements, même lesbougies et même les fleurs.

Je connais la grandeur de votre force de renoncement, et l’opinion du monde éprouve du respect pour la fermeté que les femmes allemandes montrent à supporter les privations, et les femmes françaises ne peuvent qu’admirer l’exemple de courage et de bonne volonté que vous donnez alors que vous êtes privées des éléments les plus nécessaires à ces jours de fête.

Mais comment, mères et femmes allemandes, supportez-vous aujourd’hui les autres privations ? Car en ce Noël 1939 il n’y a pas que les éléments matériels qui manquent dans votre pays. Il y manque aussi la signification supérieure de cette grande fête. Il y manque l’esprit chrétien et sa morale. Et pour de tels éléments il n’existe pas d’ersatz.

L’arbre de Noël allemand luit dans mon souvenir comme un emblème de bonté et d’humanité. C’était plus qu’un sapin scintillant et multicolore, c’était le symbole même de la vertu chrétienne.
Tout enfant et trop jeune pour raisonner de ces choses, j’en subissais distinctement l’impression. Je remarquais comme plusieurs jours à l’avance les gens devenaient bienveillants, comme les voisins oubliaient leurs mesquines querelles, comme les hommes les plus étrangers l’un à l’autre paraissaient se rapprocher. Cela ressemblait à un miracle. Il semblait qu’avec les chansons, avec la neige, une vague de chaude fraternité fût venue couvrir le pays entier.

Et aujourd’hui, mères et femmes allemandes, en cette année 1939, qu’est-il advenu de votre arbre de Noël ?
Qu’est devenue la pureté, le grand amour humain, dont il tenait son rayonnement ?
Femmes allemandes, vous avez beau accumuler sur votre sapin noir, les étoiles et les cheveux d’ange, cette année il n’arrivera pas à s’illuminer.
La foi qui le faisait briller est ternie. Votre arbre de Noël n’est plus un arbre chrétien. Il est étouffé dans un tourbillon de haines, de violences, de menaces, de cruautés et de sentiments antichrétiens. Quelle triste fête que la vôtre ! Et cependant, jadis, dans votre pays, de vos plus modestes demeures s’échappaient les hymnes d’allégresse, les voix angéliques de tous les enfants, anxieux de joie, se répandaient dans la campagne. Les mères, le cœur battant, attendaient le moment de distribuer les ravissants jouets bariolés de Nuremberg.

Un tel tableau, aujourd’hui, se résout en des images d’horreur et de désespoir.
Femmes allemandes, ces mêmes artisans qui fabriquaient jadis ces jouets multicolores, ces mêmes mains qui modelaient des crèches, créaient des nains et des fées, fabriquent maintenant dans ces mêmes usines de Nuremberg les engins de meurtre les plus inhumains qu’aucune autre guerre ait connu.

Les mines que l’Allemagne emploie sur le front prennent l’aspect de jouets inoffensifs. L’habileté technique de l’industrie du jouet produit des plats de saucisses, des bouteilles de vin, de charmants pots de fleurs qui, au moindre contact, explosent en vue d’exterminer quelques soldats français sans méfiance.

Notre service de renseignements a établi que cette industrie diabolique a été mise en train depuis plusieurs années.Ainsi, les mêmes cerveaux qui se sont ingéniés à créer de la joie pour vos enfanta ont pu concevoir ces engins infernaux et c’est peut-être pour cela que votre fête de Noël n’est plus aujourd’hui elle-même qu’un sombre et triste mensonge.

Et quand je pense à vos petits garçons !… Je les vois encore, cette nuit-là, ils ne pouvaient se décider à se coucher. Hans résistait au sommeil devant un livre ouvert et finalement emportait dans son lit son « Histoire des Grands Hommes ». Il s’exaltait à la lecture des hauts faits de Frédéric le Grand, des victoires contre l’Empire romain, de la bataille de Leipzig. Lit-il aujourd’hui le récit des coups de force sans gloire contre les petites nations ? Pourra-t-il s’enthousiasmer à propos de l’envahissement brutal de la Pologne ou de la petite Tchécoslovaquie ? Pourra-t-il être fier de son drapeau flottant sur Varsovie après le bombardement sanguinaire infligé aux femmes et aux enfants ? Approuvera-t-il la conduite du « Graf von Spee », si éloignée de la noble tradition de la marine allemande ?

Existe-t-il déjà chez vous des livres d’étrennes, glorifiant les victoires impérissables remportées par votre grand ami « l’Empire russe » sur la valeureuse petite Finlande ? Avez-vous déjà des marteaux et des faucilles en papier d’argent pour orner votre arbre de Noël ? Femmes allemandes, quelle désespérance doit habiter votre cœur alors que pour vous et vos enfants il ne reste qu’une perspective faite de contradictions et d’insanité, et comme ce jour de Noël doit vous rendre cette perspective plus claire, plus cruelle, plus pénible.

Les cloches de vos églises ne se taisent-elles pas chez vous devant la barbarie d’une telle année ? Les psaumes et les orgues résonnent-ils encore ?
Les croix restent-elles dressées dans ce pays de la croix gammée ? Où se tiennent les serviteurs de Dieu ? Le prêtre est-il à vos côtés en ces jours pour vous éclairer la route ? Vous voudriez qu’il en fût ainsi, mais il ne peut plus vous aider. L’un, qui s’appelle Pastor Niemoeller, est en prison, un autre a fui par delà les frontières, un autre a été chassé de l’église du village, d’autres de leur monastère, de leur cathédrale, tous sépares de leur troupeau, éloignés de leurs autels.

Votre prêtre est un soldat de Dieu inconnu, massacré dans un bois, ou fusillé dans une casemate parce qu’il ne voulait pas renier son Dieu, parce qu’il ne voulait pas le remplacer par un autre dieu en chair et en os.

Ceux qui sont restés ne peuvent vous aider. La Gestapo veille à leur côté et contrôle chacune de leurs paroles.

Mères et femmes allemandes, ce doit être atroce en de tels jours d’être privée de tout secours spirituel, d’aller seule dans le noir sans trouver une main où s’appuyer.
En cette extrémité il ne vous reste que votre propre confiance en vous-même et votre propre foi en Dieu — cette foi que vous portez au plus profond de votre cœur.
Et aujourd’hui, femmes et mères allemandes, autour de votre arbre de Noël il ne reste que votre force d’âme de femmes et de mères et rien que vous-mêmes pour conférer à cette fête une part de ce droit moral, de cette force supérieure, de ce caractère chrétien qui sont sa raison d’être.

Et cependant j’ai confiance en votre force d’âme. Vous arriverez, malgré tout, au dernier moment à protéger l’arbre de Christ, à empêcher qu’il ne devienne l’arbre du Paganisme.

Alors, l’aurore de Noël retrouvera sa vraie lumière, il resplendira comme l’étoile de Bethléem. Peut-être le temps sera-t-il long encore avant que vos cœurs ne soient délivrés. Le chemin sera pénible. Que Dieu vous donne la
force de le parcourir jusqu’au bout, c’est la prière que je ferai ce soir.

Oui, moi, femme française, je vais prier ce soir pour vous, femmes allemandes, moi, Françoise Rosay, mère de trois grands garçons.
F. R.

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

A lire : Françoise Rosay, une grande dame du Cinéma français par Didier Griselain, 2006.

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