La Petite Fille aux Allumettes de Jean Renoir (Cinémagazine décembre 1927)


C’est dans le numéro 980 daté du 16 décembre 1927 de la revue Cinémagazine que l’on retrouve cet article de Jean Tédesco qui parle du film de Jean Renoir : La Petite fille aux allumettes (La Petite Marchande d’allumettes).

La Petite fille aux allumettes de Jean Renoir

LE PREMIER FILM DE LA PRODUCTION DU VIEUX-COLOMBIER

Jean Tédesco nous parle de « La Petite Fille aux Allumettes »

ON est assez mal renseigné, en général, sur les circonstances exceptionnelles dans lesquelles certains films ont été réalisés. Quand ils paraissent, on les juge bons ou mauvais sans se douter de la somme énorme de travail, des recherches ardentes, des patientes mises au point qu’ils ont nécessitées.

La Petite Fille aux Allumettes, que Jean Tédesco et Jean Renoir viennent de réaliser avec des moyens matériels qui furent entièrement leur œuvre, mérite un examen attentif et une considération particulière.

Cela pouvait sembler une gageure de réunir à portée de la main et sous un même toit les multiples services dont dépend la confection d’un film. C’est cependant ce qu’ont tenté Tédesco et Renoir dans ce théâtre du Vieux-Colombier qui s’est adjoint pour la circonstance un studio de prise de vues, un atelier de décors et de costumes, un laboratoire de développement et de tirage.

Nous avons voulu, nous explique Jean Tédesco, être entièrement maîtres de notre œuvre, ne plus dépendre d’un lointain studio où à une date déterminée le metteur en scène sait qu’il sera mis à la porte, ni d’une usine qui, par incompétence ou embouteillage, peut compromettre le succès de nos efforts.

Le théâtre du Vieux-Colombier se prêtait fort bien à une entreprise de ce genre. J’y rêvais depuis quelque temps, mais je ne voulais rien risquer dans une tentative médiocre. Le travail en petit studio n’est, en effet, valable que s’il respecte scrupuleusement les conditions du travail en studio ordinaire. Je dirai même que l’exiguïté relative des lieux oblige le metteur en scène à un perpétuel contrôle sur son œuvre et sur lui-même.

Ma chance fut de trouver en Jean Renoir un metteur en scène éprouvé, parfaitement entraîné à la grande technique moderne et qui apporta à l’organisation du studio-laboratoire du Vieux-Colombier les principes les plus rigoureux. Nous pouvons dire, en effet, que Renoir et moi avons tout créé de nos propres mains. Vous avez vu nos lampes spécialement étudiées pour l’impression de la pellicule panchromatique, dont nous nous sommes servis exclusivement. Vous avez vu notre atelier de décors où Eric Aes a dépensé des trésors d’ingéniosité, de goût et de talent, nos installations en vue du développement si délicat de la « panchro » et du tirage de notre premier positif.

Sur le plateau du Vieux-Colombier, nous sommes arrivés à obtenir 1.200 ampères, ce qui est supérieur, proportionnellement à la superficie occupée, aux plus somptueux éclairages des grands studios. Nous avons constitué les lampes, les spots, le groupe électrogène. Tâche énorme qui trouvait sa justification dans notre volonté très simple de ne dépendre que de nous-mêmes. La raison d’économie ne se posa pas. Elle ne pouvait d’ailleurs intervenir sérieusement, vu la nécessité de tout créer, pour l’établissement du premier film. Et puis, entièrement maîtres chez nous, nous avons abusé de la situation, cherché la difficulté, soigné nos effets, caressé avec amour notre œuvre que nous avons tenu à conduire jusqu’à son plus complet achèvement, après six mois d’un labeur acharné mais libre. Notre ambition fut de faire dans un petit studio un grand film.

Je voudrais surtout vous parler de la magnifique activité de Jean Renoir et des espoirs qu’on peut fonder sur son nouveau film. La Petite Fille aux Allumettes, qui sera la première production du Vieux-Colombier, se présente, grâce au grand talent de Renoir, comme une œuvre solide, originale, puissamment conçue et réalisée, à laquelle, j’en puis témoigner, ne manquera rien des subtilités de la technique la plus moderne. Le réalisateur de Nana a compris le double intérêt théorique et pratique qui s’attachait à l’établissement de ce premier film dans les circonstances exceptionnelles et un peu audacieuses où le travail se présentait. Je lui suis reconnaissant de sa précieuse et si fraternelle collaboration.

Jean Renoir n’a rien négligé pour faire de notre film une œuvre qui s’impose. Chaque fois que le décor a exigé un développement dépassant le champ du théâtre, Renoir l’a extériorisé si je puis dire. C’est ainsi qu’il a fait monter à Boulogne un vaste décor représentant une rue. Certaines scènes ont été prises par cinq appareils sous différents angles. Les scènes très, importantes de la chevauchée féerique, qui termine le film, ont été tournées à l’aide d’appareils portatifs montés sur des chevaux. Je citerai encore, sans en rien divulguer, certains procédés spéciaux innovés par Renoir et, mis au point avec la collaboration du premier opérateur Bachelet, pour la surimpression de scènes particulièrement délicates.

Un autre intérêt de La Petite Fille aux Allumettes sera, son interprétation. Renoir et moi avons été surtout préoccupés par la nécessité de chercher les types et les tempéraments d’artistes qui convenaient le mieux aux personnages du conte d’Andersen. En dehors de Catherine Hessling, qui fait figure de grande vedette et dont le souple talent s’accommode à merveille d’un rôle semblant créé pour elle, nous n’avons pas d’artistes connus. Mais, ils le seront demain, grâce à leur talent, grâce aussi à la force de persuasion de leur metteur en scène. Je ne vous citerai que Jean Storm, jeune premier élégant et sensible dont la double composition (le jeune homme et l’officier des soldats de bois) sera une véritable révélation, et Rabinovitch, qui sera apprécié lui aussi dans un double rôle, l’agent et la Mort.

En terminant, Jean Tédesco insiste encore sur l’effort très sérieux représenté par La Petite Fille aux Allumettes, premier film qui va demain lancer aux quatre coins du monde la marque du Vieux-Colombier, doublement chère à son cœur et il nous donne rendez-vous pour le début de l’année prochaine, où sera révélée la nouvelle œuvre de Jean Renoir.

Ed. E.

photographie de tournage de La Petite fille aux allumettes

photographie de tournage de La Petite fille aux allumettes (Cinemagazine 1927)

 

 

l'article sur La Petite fille aux allumettes paru dans Cinémagazine (1927)

l’article sur La Petite fille aux allumettes paru dans Cinémagazine (1927)

 

 

Source : Ciné-Ressources / La Cinémathèque Française

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